Des Samurai et du Iai-dō

Remerciements : La partie historique de cet article est largement inspirée du livre de Donn F. Draeger intitulé Japanese Swordsmanship: Technique and Practice, publié par Weatherhill en 1982 et aujourd’hui épuisé.

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Le Japon a vécu pendant plus de 12 siècles dans un régime féodal qui sera défait par ses propres acteurs. En moins de dix années, les clans de Satsuma, Chōshū et Tosa unis dans un même élan se débarrassent du gouvernement des Tokugawa et rétablissent l’autorité de l’empereur. Placé sous la bannière proclamant la vénération de l’empereur, halte aux barbares (sonno joi), et inspiré des écrits de Motoori Norinaga, chantre de la supériorité spirituelle du Japon, le mouvement pour la Restauration de Meiji va transformer un pays arriéré et féodal en l’une des plus grandes puissances mondiales du 20e et du 21e siècles.

Cette révolution commence en juillet 1853 quand la flotte de l’amiral Perry mouille dans la baie d’Edo (aujourd’hui Tokyo) et exige du gouvernement japonais la fin de sa politique d’isolement vieille de 250 ans et l’ouverture du pays au commerce international. En février 1854, le shogunat signe un traité autorisant l’ouverture de deux ports aux navires de commerce américains. Très vite, la présence étrangère est notée dans divers ports et diverses villes, donnant naissance à un mouvement d’opposition à la capitulation du gouvernement en place et de support de l’Empereur se trouvant à Kyoto.

Les jeunes samouraïs des clans de Satsuma et Chōshū comprirent vite que la seule façon de contrecarrer la supériorité étrangère était d’adopter des méthodes radicalement nouvelles et de s’ouvrir à la modernisation du pays. Ils décidèrent d’abandonner toute velléité de xénophobie et de conservatisme pour devenir les pionniers d’une révolution militaire et sociale. Par conséquent, la classe des samouraïs et le privilège que représentait le port du sabre furent abolis en 1876. L’« esprit du sabre » ne devait pourtant pas disparaître et il a pu nous être transmis grâce aux efforts de Nakayama Hakudō Sensei, son enseignement et sa forme de travail appelée Musō Shinden Ryū Battō-jutsu.

Caricature d’un bateau du Commodore Perry

Le sabre japonais, dans la forme et le style que nous lui connaissons aujourd’hui date probablement du 8e siècle. Selon la légende, le premier Nihon-tō aurait été fabriqué par un forgeron de la province de Yamato, au service de l’Empereur et appelé Amakuni. Les sabres les plus anciens qui nous sont parvenus datent toutefois du 10e siècle.

L’art de la forge au Japon s’est développé sur plusieurs centaines d’années pour atteindre son apogée pendant la période de Kamakura (1192-1336) avec l’école de forgerons de Chōshū.

Après 1603, date à laquelle commence l’ère Edo dominée par le shogunat des Tokugawa et qui constitue une longue période de paix, le sabre perd l’essentiel de sa valeur en tant qu’arme et voit sa qualité se dégrader au fur et à mesure que l’accent est mis sur l’esthétique et non sur l’usage pratique.

Bataille de Sekigahara (Oct. 1600)

Le mot samurai vient du verbe « saburau » qui signifie « servir ». En effet, les samurais étaient des hommes au service des archers à cheval qui, au 10e et au 11e siècles, constituaient l’élite de la classe des guerriers. Peu à peu, ces samurais prennent le contrôle du pays et en 1192 établissent le premier gouvernement bafuku (militaire) à Kamakura. Ce type de gouvernement va se traduire par la relégation de l’Empereur à un rôle limité aux affaires de la cour à Kyoto, rôle qu’il conservera jusqu’à la Restauration de Meiji en 1868.

Pendant le 15e et le 16e siècles, le pays est ravagé par une guerre civile qui oppose les divers seigneurs locaux luttant pour le contrôle du pays et qui se termine sur le triomphe des Tokugawa, le transfert du bafuku à EDO et l’établissement d’une période de paix autocratique.

Le régime autoritaire imposé au pays par le shogunat des Tokugawa allait avoir un impact majeur sur la classe des samourais. Jusqu’alors, les samourais étaient principalement des guerriers. Après 1603, ils se transforment progressivement en bureaucrates dominant un système social à quatre niveaux basé sur le principe de service et d’obéissance. Le samourai justifie désormais son statut et définit l’aspect spirituel de l’esprit du guerrier par le recours à la philosophie de Confucius.

Sujibachi Kabuto avec Menpō (demi masque)

La pratique du sabre semble s’être effectuée, de tout temps, selon deux principes, ken-jutsu et iai-jutsu.
Le ken-jutsu (ou encore heihō, kenpō, tōhō, gekken, tōjutsu, tachiuchi, hyodō…. selon l’époque et l’école), est l’art du maniement du sabre une fois celui-ci dégainé, tandis que le iai-jutsu est l’art de dégainer le sabre et de couper dans un même mouvement.

Avec l’avènement de la période de paix d’Edo, le sabre perd sa fonction principale. Le daitō (sabre long porté suspendu sur le côté), est raccourci à une longueur d’environ 60 cm pour sa partie tranchante et les samourais commencent à porter le sabre en le plaçant dans la ceinture du kimono, contre la hanche. En conséquence, la manière de dégainer le sabre va changer.

Exemple de daitō ou tachi

Du 8e siècle à la fin du 15e siècle, alors que les guerres dites d’Ōnin font rage, les styles de combat au sabre les plus sophistiqués se multiplient. Toutefois, on ne sait que très peu de choses des diverses écoles de ken-jutsu et iai-jutsu qui ont précédé la période d’Edo. Le développement du iai-jutsu (ou battō-jutsu, tachiuchi, battō, iaido) est attribué à Hayashizaki Jinsuke Shigenobu (environ c. 1546-1621), originaire de la province de Sagami où sont nés quelques-uns des plus grands forgerons du Japon.

À l’âge de vingt-cinq ans, Jinsuke Shigenobu aurait voyagé à Ōshū, dans le nord du Japon, où il aurait été frappé d’une inspiration divine en priant Hayashi Myōjin une divinité honorée au sanctuaire de Hayashizaki. Cet aspect spirituel joue un rôle important dans la création du style de battō-jutsu de Jinsuke. On dit qu’en 1616 il aurait entrepris un autre voyage dont il ne revint jamais.

D’abord nommé Shimmei Musō Ryū, l’art de dégainer le sabre créé par Junsuke fut rebaptisé
Shin Musō Hayashizaki Ryū et donna naissance à de multiples formes de battō-jutsu avant de devenir le style Musō Shinden Ryū qui est arrivé jusqu’à nous. Les techniques originales qu’il inventa et enseigna nous sont inconnues mais il est probable qu’elles étaient simples, fonctionnelles et conçues dans une optique défensive.

Statue of Hayashizaki Jinsuke Shigenobu

Dans son histoire de l’enseignement du sabre, Donn Draeger précise que la lignée du ryū se poursuit par une succession logique de sōke (grand maître) jusqu’au onzième d’entre eux :

Fondateur Hayashizaki Jinsuke Shigenobu
2e sōke Tamiya Heibei Shigemasa
3e Nagano Muraku Nyūdō Kinrōsai
4e Momo Gumbei Mitsuhige
5e Arikawa Shōzaemon Munetsugu
6e Banno Daemon no Jō Nobusada
7e Hasegawa Chikaranosuke Eishin (Hidenobu)
8e Arai Seitetsu Kiyonobu
9e Hayashi Rokudayū Morimasa
10e Hayashi Yasudayū Seisho
11e Ōguro Motoemon Kiyokatsu

À la mort du onzième sōke, la direction de l’école se scinde en deux branches principales : Shimomura-ha et Tanimura-ha. La première semble avoir été à l’origine du style dit Musō Shinden Ryū et la deuxième aurait constitué la base de Musō Jikiden Eishin Ryū

Shimomura-ha Tanimura-ha
12e sōke Matsuyoshi Teisukee (Shinsuke) Hisanari 12e sōke Hayashi Masu no Jō Masanari
13e Yamakawa Kyūzō Yukikatsu (Yukio) 13e Yōda Manzo Yorikatsu
14e Shimomura (Tsubouchi) Mōichi (Seisure) Sadamasa 14e Hayashi Yadayū Masayori
15e Hosokawa (Gishō) Yoshimasa (Yoshiuma) 15e Tanimura Kame no J ōYorikatsu
16e Nakayama (Hakudō) (Yūshin) Hiromichi 16e Gōto Magobei Masasuke
17e Ōe Masamichi (Shikei)
Nakayama n’a nommé aucun successeur. La succession est incertaine ou contestée.

Fatalement, l’art de Junsuke va être considérablement modifié par ses divers successeurs et presque tous les maîtres qui ont suivi ont développé leur propre style et même parfois créé une nouvelle école à part entière.
Le premier successeur de Jinsuke Shigenobu – Tamiya Heibei Shigemasa – est le fondateur de l’école Battō Tamiya Ryū qui a donné naissance à une formidable lignée de guerriers au service des familles Ikeda et Tokugawa.

Nagano Muraku Nyūdō Kinrōsai, le troisième successeur est le créateur de l’école Muraku Ryū. Quant au septième successeur, Hasegawa Chikara no Suke Eishin, lui-même élève de l’école Hayashizaki Ryū sous la direction de Nobusada, à Edo, pendant l’ère Kyōhō (1716-1735), il est connu pour sa maitrise exceptionnelle dans le maniement du sabre. Il a développé de nombreuses techniques et il serait le premier à avoir créé des techniques exécutées tranchant du sabre tourné vers le haut. Après son retour dans la province de Tosa, il crée l’école Musō Jikiden Eishin Ryū dont l’enseignement se poursuit encore aujourd’hui. L’art du sabre dans la conception de Eishin allait constituer un aspect vital dans la formation des guerriers de Tosa qui allaient jouer un rôle essentiel dans le renversement du shogunat des Tokugawa.

Le neuvième sokei, Hayashi Rokudayu Morimasa, au service du quatrième chef provincial (hanshu), Yamanouchi Toyomasa, etait un élève de l’école Shinkage Ittō Ryū. Pendant un séjour à Edo, il étudia les techniques de l’école Shimmei Musō Ryū sous la direction du huitième successeur, Arai Seitatsu Kiyonobu. Il étudia également sous la direction de Ōmori Rokurozaemon Masamitsu, le fondateur de l’école Ōmori Ryū. Il appliqua le système seiza (position à genoux formelle) du protocole (reishiki) de l’école Ogasawara Ryū aux techniques de Eishin agencées conformément aux saya-no-uchi battō gohon, les cinq formes des techniques de dégainage du sabre de l’école Yagyū Shinkage Ryū, Masamitsu mit au point onze techniques que, plus tard, Hayashi Morimasa inclura dans l’école Musō Jikiden Eishin Ryū. Ces techniques constituent la série Shoden Ōmori Ryū.

Après la restauration de Meiji et la fin du shogunat, la culture martiale classique allait connaître un renouveau à la suite des guerres sino-japonaise (1894-95) et russo-japonaise (1904-05). L’art du maniement du sabre retrouva une valeur éducative, mais cette fois pour une partie beaucoup plus large de la population japonaise.

Le seizième maître du Shimomura-ha se nommait Nakayama Hakudō (Hiromichi). Originaire de la préfecture d’Ishikawa, il pratiqua assidument les divers aspects de l’art du maniement du sabre : iai-jutsu (battō-jutsu), ken-jutsu et gekken (kendō). Il étudia dans diverses écoles, notamment Ōmori Ryū, Muraku Ryū et Muso Jikiden Eishin Ryū dans la province de Tosa, sous la direction de Hosokawa Yoshimasa, le quinzième maître du Shimomura-ha. Il étudia également sous la direction de Morimoto Hoskushin du Tanimura-ha. Par ailleurs il travailla avec Terai Ichitarō de l’école Shindō Munen Ryū et avec Negishi Shingorō de l’école Yamaguchi Ittō Ryū.

Ce travail assidu et cet engagement total conduisirent Nakayama Hakudō à développer son propre style de maniement du sabre qu’il nomma (en 1932) Musō Shinden Ryū Battō-Jutsu.
Il ajouta une nouvelle technique aux onze techniques de Ōmori Ryū avant que Ōe Masamichi Shikei, le dix-septième maître du Tanimura-ha, leur donne un nouveau nom et les regroupe sous l’appellation de shoden ou premier niveau d’étude des styles Musō Shinden Ryū et Musō Jikiden Eishin Ryū. Dix autres techniques empruntées à l’école Musō Jikiden Eishin Ryū furent codifiées pour former chūden, le deuxième niveau d’étude. Un troisième niveau appelé okuden ou enseignement « secret» fut développé à partir du style d’enseignement de Jinsuke appelé oku-iai ou « (entrée dans le) secret (du) iai ».

Nakayama Hakudō

Nakayama Sensei donna à son style le nom de battō-jutsu, ou école de maniement du sabre, alors que l’ancienne terminologie parlait de iai-jutsu. Ce n’est que dans les années 1950 que les élèves de Nakayama Hakudō commencèrent à utiliser le mot iai-dō. Chiba Kazuo, un aikidoka 8ème dan, qui fut lui-même élève de Mitsuzuka Takeshi, enseignait les principes du maniement du sabre sous le nom de battō-hō.

Mitsuzuka Takeshi était un pratiquant de kendō quand, au début de l’année 1955 il assista à une démonstration de iai-dō donnée par Nakayama Hakudō. Il devint alors son élève et le resta jusqu’à la mort de Nakayama Sensei.

Mitsuzuka Sensei était un 8ème dan Hanshi de la Fédération Japonaise de Kendō/Iai-dō ; il est également hautement gradé en Kendō et Jodō.
Il a fondé son propre groupe, appelé San Shin Kai, au début des années 1970 et il enseignait dans le dojo du commissariat de Yotsuya à Tokyo.
Mitsuzuka Sensei a également dirigé de nombreux séminaires en France et aux États-Unis.

Mitsuzuka Takeshi

 

Musō Shinden Ryū Iai-dō en détail

 

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