2ème Partie – En route vers le Royaume-Uni, N° 1

J’ai quitté le port de Sasebo, dans la préfecture de Nagasaki au Japon le 28 mars 1966, pour entreprendre un voyage maritime de six semaines en direction du Royaume-Uni. J’étais le seul passager dans la cabine de première classe du Al-Sabbiyah (littéralement « Petite princesse » en arabe), un pétrolier koweïtien de 35 751 tonnes affrété par une société britannique domiciliée à Newcastle, en Angleterre. Ma femme Mitsuko, sa cousine Satako et son père, M. Sekiya m’avaient accompagné jusqu’à Sasebo pour me souhaiter bon voyage. J’avais 26 ans, un cinquième dan en Aikido en poche et je n’étais marié à Mitsuko que depuis 3 mois à peine.

Debout à la poupe du bateau, je regardais l’ombre de mon pays natal se fondre dans le crépuscule et j’avais le sentiment d’être dans un rêve. Ce n’est que lorsque les dernières traces du Japon disparurent à l’horizon avec l’arrivée de la nuit que je compris soudainement que j’étais en route vers l’Angleterre – un pays dont j’avais beaucoup entendu parler. Le climat, la nourriture, les habitants et leurs coutumes, tout m’était étranger et je ne souhaitais pas particulièrement m’y intéresser de près. Qu’est-ce que j’allais faire là-bas ? Pourquoi ? J’étais toujours déchiré par un conflit interne qui occupait mon cœur et mon esprit depuis de longues semaines. Tout ce qui avait été mis en train s’était effectué contre ma volonté et je n’avais qu’une chose en tête : je ne veux pas aller en Angleterre ! Je ne voulais pas quitter un pays pour lequel j’avais une profonde affection et je ne pouvais pas me résigner à abandonner ceux que j’aimais sincèrement et à qui j’appartenais. J’avais véritablement l’impression que mon cœur s’était brisé…

Tout avait commencé en avril 1964, alors que Kenshiro Abbe Sensei, de retour d’Angleterre, était venu présenter ses respects à O-Sensei. Durant les dix années de son séjour en Grande-Bretagne, Abbe Sensei avait réussi à mettre en place une fédération de Judo et, de retour au Japon, il était accompagné du président du British Judo Council, M. R. Logan. Pendant leur entretien avec O-Sensei, ils requirent deux choses : premièrement, que O-Sensei assigne un instructeur pour diriger la section Aikido de leur organisation en Angleterre et, deuxièmement, qu’il désigne un professeur chargé de donner des cours privés à M. Logan pendant son séjour au Japon. Pour une raison qui m’est inconnue, c’est à moi qu’échût la tâche d’enseigner l’aikido à M. Logan, une mission qui se poursuivit pendant un mois complet. À l’époque, je ne savais pas que c’était là le moment exact qui allait décider de mon avenir, pour le meilleur ou pour le pire.

Kenshiro Abbe Sensei (15/12/1915 – 1/12/1985)

Durant le cours de l’été 1965, plusieurs mois après la fin de la série des cours privés dispensés à M. Logan, ce dernier et Abbe Sensei demandèrent à O-Sensei de m’assigner au poste d’enseignant pour la Grande-Bretagne. O-Sensei y consentit avec plaisir, une décision qui ne me remplit pas de joie. Je craignais que le climat de l’Angleterre soit néfaste à la blessure de la colonne vertébrale dont j’avais souffert quelques années auparavant. Après une série de jeûnes intenses, j’étais suffisamment remis sur pied pour reprendre l’entraînement mais je souffrais toujours de maux de tête aigus et de violentes douleurs dans le dos avec souvent un engourdissement des jambes. Je savais qu’un climat froid et humide était pour cela mon pire ennemi.

Pendant les mois qui suivirent la décision de O-Sensei de m’envoyer en Angleterre je fis à plusieurs reprises le voyage entre Tokyo et la maison d’Abbe Sensei à Kyoto pour discuter de mon contrat et m’informer sur la situation de l’Aikido en Grande Bretagne. Fin septembre 1965, le contrat était prêt et signé par Abbe Sensei au titre de président du B.J.C., M. Logan au titre de représentant, par moi-même en tant que chef du département Aikido et par Tadashi Abbe Sensei au titre de témoin. Le contrat garantissait l’obtention des visas et des permis de travail nécessaires, un salaire net mensuel de 60 livres après impôts, deux semaines de vacances payées par an, une couverture sociale et le parrainage de Mitsuko qui devait me rejoindre au bout d’un an. Le contrat prévoyait également la possibilité d’un renouvellement pour deux ans sur accord des deux parties au bout de trois années. Un tel contrat était le premier de ce type signé par le Hombu Dojo et une organisation tierce couvrant les conditions d’emploi d’un instructeur d’Aikido à l’étranger.

Une semaine avant mon départ, accompagné de mon frère aîné, je me rendis au Hombu Dojo pour saluer mon maître. Retardés par les embouteillages de Tokyo, nous arrivâmes au dojo bien après l’heure prévue. O-Sensei m’attendait dans la salle de réception, irrité par mon retard, ce qui me mit mal à l’aise et plutôt honteux. Il remplit nos verres de sake et nous offrit des morceaux de calamar grillé qu’il avait fait préparer pour l’occasion. Après avoir levé son verre et prononcé le traditionnel « kampai », et comme pour me réconforter, O-Sensei me dit : « Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi – tout va bien se passer et j’ai l’intention de vivre jusqu’à 126 ans ! » Ces paroles étranges m’ont hanté pendant des années, jusqu’à un certain jour, longtemps après sa mort, où j’ai enfin compris leur sens et où tout est devenu parfaitement clair. Ce n’est qu’à partir de ce jour que j’ai enfin pu me résoudre à accepter sa mort.

Chiba Sensei with O-Sensei shortly before his departure for UK

Debout, à la poupe du navire qui s’éloignait du Japon, je réfléchissais aux divers événements qui avaient marqué les deux dernières années de ma vie. Je savais que désormais, il était futile de continuer à me demander le pourquoi de mon départ pour l’Angleterre. Depuis que la décision avait été prise, je n’avais cessé de me poser cette question pour toujours arriver à la même conclusion : si telle était la volonté de mon maître, il ne me restait qu’à oublier mes propres souhaits et à me soumettre à cette volonté, quel qu’en soit le prix et en dépit de tout sacrifice personnel. Je suis resté là plusieurs heures, à observer la mer, plongé dans mes pensées. Les eaux étaient calmes et l’horizon était masqué par les nuages. Le seul bruit perceptible était celui des vagues couvertes d’écume blanche qui semblaient surgir de la mer comme de petites montagnes dans le sillage du navire qui se frayait un chemin dans les eaux sombres. Aucune étoile n’était visible dans le ciel. Et mon esprit ressassait les divers événements des derniers mois ayant précédé mon départ.
Le 15 janvier 1966, mon mariage avec Mitsuko avait marqué la fin de mes sept années d’uchideshi au Hombu Dojo. Après la cérémonie, une réception s’était tenue à l’Hôtel Keyo Plaza, dans le quartier de Shinjuku. O-Sensei, l’hôte d’honneur, était accompagné de Kisshomaru Ueshiba Sensei (Waka Sensei) et de sa femme qui avaient joué le rôle de médiateurs dans l’arrangement de notre mariage. La plupart des grands instructeurs d’Aikido du Japon étaient présents, notamment Koichi Tohei, Shigenobu Okumura, Kisaburo Osawa, Seigo Yamaguchi, Sadateru Arikawa et Tadashi Abe Sensei, pour n’en citer que quelques-uns, et pratiquement tous les instructeurs en chef des divers dojos de province du Japon. La date du mariage avait été spécifiquement choisie pour coïncider avec le jour de la célébration de Kagamibiraki au Hombu Dojo, autrement dit le jour où presque tous les instructeurs des dojos affiliés se trouvent à Tokyo pour célébrer l’évènement. Masando Sasaki Sensei et un ami proche, M. Yasunari Kitaura assuraient la présidence de la réception et tous les membres de ma famille et de celle de Mitsuko étaient présents, à l’exception de ma mère.

Chiba Sensei’s wedding – From left to right: Kisshomaru Doshu, Chiba Sensei, Mitsuko Sekiya-Chiba

Après la réception, Mitsuko et moi-même nous nous rendîmes à Obama, dans la préfecture de Fukui, pour rendre visite à Harada Tangen Roshi, mon maître de Zen et abbé supérieur du temple Bukkokuji. Tangen Roshi vivait dans une petite annexe voisine du monastère, assisté de son disciple, Yamahata Hogen qui allait devenir un ami de toujours. Obama est un petit village de pêcheurs ouvert sur la Mer du Japon le long d’une côte magnifique. L’hiver y est toujours rigoureux avec d’importantes chutes de neige et des vents polaires venus de Sibérie par-delà la mer. Tangen Roshi, Yamahata. Mitsuko et moi-même fîmes d’abord une promenade sur la côte balayée par un vent glacial avant de nous réchauffer avec du sake chaud et de chanter pendant le restant de la nuit.

Hogen Yamahata

Ma mère mourut un mois après mon mariage, le 5 février 1966, dans un hôpital proche de chez elle. Elle se trouvait dans le coma depuis une semaine après une défaillance cardiaque majeure. Elle n’avait que 56 ans. Je me trouvais près d’elle quand elle a rendu son dernier soupir et j’ai su qu’elle était partie pour toujours quand j’ai vu une larme couler le long de sa joue. Je l’ai ramenée moi-même à la maison, en taxi, en la tenant assise sur mes genoux.
Debout à l’arrière du navire, au milieu de la nuit et en pleine mer, loin de tout, essayant de me remémorer ma vie aux côtés de ma mère, je fus soudain pris d’un immense chagrin et d’une terreur indicible quand je compris que j’étais probablement la principale raison de sa maladie et finalement de sa mort.

Le plus ancien souvenir que j’ai de ma mère remonte à mes 4 ans. Ma mère et moi rendions visite à ma grand-mère à Mukojima dans le quartier de Sumida à Tokyo. Durant notre séjour, ma mère accoucha soudainement de mon frère cadet. Un jour que ma grand-mère était sortie de la maison, son attention fut attirée par un bruit de bagarre. Intriguée, elle découvrit que c’était moi qui, en plein milieu de cette bagarre, tentait, seul, d’affronter une demi-douzaine d’autres enfants. Elle se précipita dans la mêlée pour m’arracher aux coups des autres. De retour à la maison, elle me fit asseoir auprès du futon dans lequel ma mère tentait de se reposer. Soulevant péniblement la tête de l’oreiller elle me fixa directement dans les yeux tandis que ma grand-mère lui contait toute l’histoire. Je me souviens vaguement de la pâleur de son pauvre visage mais je n’ai aucun souvenir de ce qu’elle a pu me dire ce jour-là. Après cet incident, ma mère dut se rendre de nombreuses fois auprès du bureau du directeur de mon école pour y entendre les réprimandes que mon violent comportement engendrait. À chaque fois, elle me faisait ensuite asseoir près du feu pour me faire la leçon avec des larmes plein les yeux. Malgré la souffrance que je lui imposais et tous les efforts qu’elle mettait en œuvre pour tenter de me corriger, je n’ai jamais changé mon attitude. Tout ce qui m’entourait, l’école, la maison, le quartier et tous ses habitants, me semblait suinter l’hypocrisie et l’injustice et je n’arrivais pas à comprendre. À mon sens, il n’y avait d’autre solution que résister et se rebeller. Je suis tout-à-fait persuadé que la pratique des arts martiaux m’a sauvé la vie; sans cela, il ne fait aucun doute que je serais devenu un gangster ou un terroriste.

Animé par ce sentiment très lourd de désespoir et de culpabilité envers ma mère, la seule chose qui me permettait alors de soulager un peu mon cœur était le fait qu’elle avait aimé Mitsuko dès le moment où elle l’avait rencontrée. Mon mariage avec Mitsuko rendit ma mère très heureuse et elle la traita toujours comme sa propre fille, comme si elle lui rappelait la fille de 3 ans qu’elle avait perdue autrefois. Mitsuko était au chevet de ma mère quand cette dernière est tombée dans le coma et elle est restée à ses côtés jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort une semaine plus tard.

Les bouleversements que j’avais connus et leur impact, de la visite de Kenshiro Abbe Sensei auprès d’O-Sensei jusqu’à ce moment précis où je me tenais sur le pont du Al-Sabbiyah, me restaient incompréhensibles. J’allais vivre un avenir dont je ne maîtrisais aucune des circonstances et dont j’étais bien incapable de dire ce qu’il me réservait. Je finis par me dire à moi-même que cela n’était qu’un commencement et que, quoi qu’il arrive, je ferais mieux d’oublier tout ce que j’avais laissé derrière moi.

Au début de la soirée du deuxième jour de notre voyage, le bateau pénétra dans les eaux de la Mer de Chine méridionale et je pus observer l’île de Taiwan disparaître à l’horizon. Peu de temps après, j’aperçus deux sous-marins américains imposants dont le métal noir brillait au soleil et, nerveux, je me rappelai alors que nous étions proches du Vietnam alors en pleine guerre.
[à suivre]

 

T. K. Chiba Shihan – Une vie dédiée à l’Aikido

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