À propos de forme et de substance

Quand Robert Savoca, le directeur technique et chef du dojo Brooklyn Aikikai, m’a demandé de bien vouloir exprimer mon sentiment sur le concept de « forme », la première chose qui m’est venue à l’esprit est la célèbre (et sans aucun doute apocryphe) anecdote qui opposa les deux grands compositeurs français de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle, Claude Debussy et Éric Satie.

Si l’on en croit la légende, pour répondre à la critique de Debussy sur son absence d’intérêt pour la forme (« La forme, Satie, la forme ! » lui aurait-il dit), Satie aurait intitulé sa dernière composition « Trois morceaux en forme de poire ».

Que l’anecdote soit vraie ou non, peu importe, on peut se demander ce que Debussy essayait de relever. Reprochait-il à son confrère compositeur son manque de respect des formes musicales traditionnelles ou son ignorance de ces mêmes formes ?

Wikipedia nous fait savoir que dans la dixième édition de The Oxford Companion to Music, Percy Scholes définit la forme musicale comme « une série de stratégies conçues pour un juste milieu entre les extrêmes représentés par des répétitions monotones et des altérations tout aussi monotones. »

Pour d’autres auteurs, le vocable « forme musicale » fait référence à la structure musicale, la structure générale ou le plan d’une pièce de musique (sonate, concerto, fugue, symphonie, etc.).

L’improvisation dans la musique de jazz est basée sur la ligne mélodique ou sur la forme harmonique de la pièce jouée. (Le mot « harmonie » vient du Grec armozo qui signifie joindre, accorder, adapter).

Qu’est-ce que la « forme » et comment la définir ? S’agit-il d’un cadre, d’une base, d’un outil ou d’un moyen, d’une réalisation ? De quoi est-elle donc faite ?

Si, en musique, la « forme » semble définir une structure sur laquelle les compositions sont bâties, et si ces structures sont régies par des règles à respecter strictement, ces mêmes règles peuvent être librement brisées ou déformées. Les musiciens de jazz respectent en général les règles harmoniques ou mélodiques mais n’hésitent pas à les violer et à les enfreindre

Ceux qui pratiquent l’Aikido et le Iaido ne sont pas sans connaître ce concept de forme qu’en japonais on appelle « waza » (技 ) ou « kata » (型 ). En Aikido, le caractère « ai » (会) signifie joindre, associer, harmoniser. L’entraînement et la pratique de tous les jours sont basés sur la répétition de formes.

Au Japon, durant les années pendant lesquelles Chiba Kazuo Sensei enseignait à l’Aikikai (vers la fin des années 1970), nous pratiquions avec assiduité les « kumitachi », une série d’exercices et de formes au bokken, y compris leurs variations, que Saito Morihiro Sensei avait conçue dans une tentative de « formalisation » du travail de O-Sensei aux armes. Pendant plusieurs années, nous avons donc, infatigablement répété les mêmes formes encore et encore, pour finalement abandonner leur étude quand Chiba Sensei décida que, en tout état de fait, elles ne représentaient pas ce que O-Sensei exécutait et n’étaient que des formes stériles. Celles-ci furent donc écartées pour être ressuscitées plusieurs années plus tard avec quelques transformations et dans une nouvelle approche.

De la même manière, Chiba Sensei, ayant décidé que ses élèves devaient acquérir une certaine connaissance du maniement du sabre, ou, dans ses propres termes établir « un certain contact avec le sabre » ou connaître « la sensation » résultant du port du sabre, tous les membres appartement au groupe Birankai fondé par Chiba Sensei après son installation aux États-Unis, commencèrent à étudier diverses formes de maniement du sabre. Cette fois encore, au bout de quelques années, Chiba Sensei décida d’abandonner l’idée et de ne plus diriger les cours de « batto-ho » tout en encourageant les élèves à continuer de pratiquer individuellement. Cette fois, Chiba Sensei fit référence au manque de substance dans la pratique des élèves et donc sa gratuité.

La musique comme la peinture sont des disciplines artistiques dont l’objectif est de suggérer des émotions et de créer du plaisir. Elles sont tantôt basées sur des formes, traditionnelles ou modernes, tantôt non, mais que telle forme nous plaise plus que d’autres, le plus important demeure le résultat, l’émotion et le plaisir ressentis par l’auditeur ou le spectateur. En d’autres termes, la substance émanant ou résultant de l’œuvre musicale ou picturale. La réponse d’Éric Satie au reproche de Debussy renvoie à ce point précis : la forme, peut-être ; la substance sans aucun doute. Les plus grands artistes sont probablement ceux qui après avoir maîtrisé la forme, s’en sont libérés.

La forme est un élément essentiel dans l’étude de l’Aikido et du Iaido. Mais de telles disciplines ne se limitent pas à la pratique de formes. En fait, la pratique des formes devrait conduire à un être supérieur, un savoir supérieur et une maîtrise de soi. La répétition des formes et leur transformation progressive doivent constituer un moyen de progrès et d’amélioration. Chaque répétition et chaque transformation doit viser au mouvement parfait et au coup imparable : chaque mouvement doit être effectué comme si c’était la première et la dernière fois.

La forme demeure la base, le cadre vers lequel on doit infatigablement revenir, tout comme l’instrumentiste pratique ses gammes et ses exercices, jusqu’à sa maîtrise complète après quoi elle peut être écartée.

C’est la pratique infatigable et sincère de la forme qui permet de s’en libérer. Ne reste alors que la substance.

Satie_Score

(Cet article a été publié dans sa version anglaise dans le Brooklyn Aikikai Journal, Vol. I, Number 6, Winter 2016.)

Un avis sur “À propos de forme et de substance

  1. Beautifully written! I see many similar references (form / technique & substance) between Aikido and photography. As for Satie, my favorite is Gymnopedie no. 1. I regret missing a Sunday afternoon performance at the Saint-Étienne-du-Mont church in Paris (2012). Thank you for this wonderful essay. – Gustavo

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