Le Roi Arthur et l’Aikido

Présentation

Jacques Roubaud est certainement l’un des poètes contemporains les plus connus aujourd’hui. Il est aussi membre de l’Oulipo, écrivain, mathématicien, et théoricien du vers ; c’est de plus un grand admirateur du Japon, et un spécialiste reconnu de la poésie japonaise ancienne, qu’il a beaucoup lue et commentée : les grands poètes Kamo no Chomei, Ki no Tsurayaki, le moine Saigyô et les Anthologies Impériales du Moyen Age japonais n’ont plus de secrets pour lui …

Il a aussi entrepris dans les années 70 de réécrire avec Florence Delay, romancière et académicienne, une autre œuvre majeure de la littérature médiévale, occidentale cette fois, le cycle des Chevaliers de la Table Ronde. Mais il a choisi de le faire de façon inventive et fantaisiste accessible à un public d’aujourd’hui, afin de réactualiser le roman arthurien et ses célèbres protagonistes, Merlin l’Enchanteur, Perceval le Gallois, le Roi Arthur et Lancelot du Lac, l’amant de la Reine Guenièvre.

Dans toutes ces batailles chevaleresques en effet, pourquoi ne pas introduire quelques techniques médiévales de combat empruntées au Japon ? Histoire de glisser un peu d’exotisme inattendu dans le récit !

Et c’est là qu’apparaît « le Chevalier Boyet de Cipango » (Cipango étant le nom attribué autrefois par Marco Polo au Japon), consulté par Roubaud sur les techniques d’aikido, de sabre et de bâton les plus réalistes et les plus pertinentes à utiliser dans le roman.

Voici donc ci-dessous les scènes obtenues, où l’on notera qu’en effet l’aikido s’avère particulièrement efficace dans une bataille entre chevaliers, même imaginaire …

 

 

Extrait :

8. FUITE DE CHASTEL MORTEL

LIEU 9

ROI PELLÈS : Que fais-tu ici Bran dix-septième du nom ?
CHASTEL MORTEL : Je m’installe vieillard. Je prends ta place.
ROI PELLÈS : Tu blasphèmes Chastel Mortel. Toi tes ancêtres et tes descendants êtes assignés à l’aile gauche de ce château. La porte qui nous sépare est scellée depuis dix-sept générations par le Saint-Esprit.
CHASTEL MORTEL : Quand la porte est fermée je rentre par la fenêtre. Tu es faible mais rusé vieillard. Comment dois-je t’appeler frère oncle neveu petit cousin ? Sais-tu toi-même quels sont nos liens de parenté ? Tu crois que la lignée des purs Pêcheurs que tu représentes va prendre fin avec celui qui viendra ce soir le vierge le très chaste et le beau Galaad. C’est ce que nous allons voir. Crois-tu que j’ignore par quel moyen infâme il a été conçu à ton instigation ? Je connais aussi bien que toi l’histoire de la famille. Et pourquoi ne serais-je pas moi le pur dernier des malfaisants vainqueur dans cette lutte finale ? Bran le géant fut mon aïeul et comme Caïn déshérité. Il emprunta la lance qui saigne pour porter ce que Joseph d’Abaramachia ancêtre de nos ancêtres considère comme le Coup Félon. Mais cette lance aujourd’hui je te la prends ainsi que cette tasse de thé où a saigné le Christ. Au fait qui porte aujourd’hui l’adorable coupe ? J’avais l’aile gauche de Corbenic je prends l’aile droite. Tout est à moi. J’instituerai bientôt un autre cortège mais je te dispense dès à présent d’un spectacle qui te serait odieux. Ami je ne t’en voudrai pas si maintenant tu te retires. Je sais que tu n’es pas libre de tes mouvements et qu’il faut qu’on te porte. Serviteurs emmenez-le.

Des serviteurs soulèvent la litière du Roi Pêcheur.
Chastel Mortel se cache. Entre la Demoiselle aux Seins Nus effrayée portant l’échiquier magique. Galaad la poursuit.

GALAAD : Si vous ne lâchez pas immédiatement cet objet diabolique et n’allez pas vous couvrir je vous ferai subir le supplice qui fut infligé à Sainte Agathe. Avec l’aide de Dieu.
L’ÉCHIQUIER : Une partie ? Robot contre robot elle ne manquera pas d’être intéressante.

Galaad balaye l’échiquier magique d’un revers de main.

GALAAD : Sort de ton repère Caïn.

Chastel Mortel sort en souriant.

GALAAD : Finissons-en. Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Après s’être signé, il se prépare à transpercer la poitrine de son adversaire désarmé mais celui-ci fait le signe de la croix à l’envers.

CHASTEL MORTEL : Au nom de Lucifer de Belzébuth et d’Asmodée. Amen. Mena Domoas Buthzelbé et Fercilu.

L’épée aux étranges attaches tombe de la main de Galaad ébaubi.

CHASTEL MORTEL : Ah ah ça te change d’avoir un vrai adversaire c’est à dire un faux.
GALAAD : Tu me défies ?
CHASTEL MORTEL : En quelque sorte. Mais nous serions mieux dehors pour nous battre. Tu te sentiras plus à l’aise sur ton destrier.
GALAAD : Sortons et je te vaincrai.

*

BLAISE : Du haut de sa monture Galaad s’étonne de voir son ennemi à pied sans lance sans épée tenant seulement un sabre des deux mains comme un Sarrasin. Il se prépare à le pourfendre quand soudain il bascule et tombe brutalement à terre : le sabre a fauché les deux pattes avant de sa monture. Le roi du Chastel Mortel attend patiemment qu’il se relève qu’il reprenne sa lance et ses esprits.

GALAAD : Puisqu’il le faut je te vaincrai à pied. Avec l’aide de Dieu et du roi David.
BLAISE : Il dégaine. Chastel Mortel jette son sabre et prend un long bâton qu’il pointe vers la gorge de Galaad. Se penchant en arrière pour esquiver le coup Galaad perd l’équilibre et tombe sur le dos. Chastel Mortel attend patiemment qu’il se relève. Opération ardue car très lourde est l’armure. Quand Galaad est enfin debout Chastel Mortel jette le bâton. Alors qu’il voit son adversaire désarmé Galaad sans hésiter fait un grand pas en avant pour porter le coup fatal de haut en bas mais l’autre saisit le bras au vol entre le poignet et le coude et accompagne le mouvement d’une poussée qui écrase Galaad sur le sol.
CHASTEL MORTEL : Rien de tel qu’un ikkyo pour contrer un shomen-uchi. J’aurais bien aimé exécuter un irimi-nage mais ce sera pour une autre fois. Vous autres de la Table Ronde ne connaissez que la Petite et la Grande Bretagne moi je suis allé plus loin. J’ai beaucoup appris du chevalier Boyet de Cipango. C’est dans ces techniques lointaines qu’est l’avenir du combat rapproché. À moi de dire finissons-en avec l’aide du Diable. Je vais prestement glisser mon poignard entre les joints de ta cotte de maille et te trouer le cœur.
GALAAD : Sainte Marie mère de Dieu !

Le poignard se transforme en serpent qui s’échappe. Tonnerre et éclairs.

CHASTEL MORTEL : Je savais bien que tu tricherais. Tu ne pouvais pas t’en tirer sans l’intervention divine. Ha ha la foudre a beau se mettre de la partie la Faute courra toujours de par le monde. Toute victoire ne peut être que provisoirement définitive et définitivement provisoire.
BLAISE : Le feu céleste sembla réduire le roi du Chastel Mortel en cendres. Galaad se releva vainqueur et il époussetait son armure quand un chat noir passa le pont-levis et s’enfuit vers la forêt.

 

GRAAL THÉÂTRE – FLORENCE DELAY & JACQUES ROUBAUD
(ED. GALLIMARD) (p. 536 et suivantes)
[Reproduit avec l’aimable autorisation de Jacques Roubaud]

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