Dōjō et kamiza
Au début de l’année 2020, quand le virus du Covid-19 a commencé à se répandre en Europe, le gouvernement français a placé le pays en confinement et ordonné la mise en sommeil de toutes les activités « non-essentielles », notamment les commerces, les salles de sport et les dojos. Après plus de cinquante années de pratique de l’Aikido, il est évident que, pour moi, le dojo occupe une place essentielle dans ma vie et que, sans le dojo, ma vie ne serait pas la même.
Le terme “dōjō” (道場) est un mot familier pour tous ceux et toutes celles qui pratiquent un art martial. À l’origine, il dérive du terme Sanskrit bodhimanda qui, d’après l’exégète bouddhiste Haribhadra, est « l’endroit où s’asseoir, l’endroit où réside l’essence de l’éveil spirituel ». Ce terme bodhimanda fait référence à l’endroit sous un arbre où Bouddha Sakyamuni vécut son éveil (bodhi). Dans la langue chinoise, bodhimanda s’écrit 道場 et se prononce dàochǎng en transcription pinyin et dōjō en japonais. Par conséquent, le “dōjō” – ou manda – est le lieu de l’éveil spirituel.

Au Japon toutefois, et ce jusqu’à la fin de l’ère Edo, le lieu d’entraînement pour les arts martiaux était appelé budōjō (武道場) ou keikoba (稽古場) et, apparemment, le mot “dōjō” n’est entré en usage qu’à la fin du 19e siècle, après la Restauration de Meiji (1868).
La Restauration de Meiji est la période qui marque la fin de la domination du Japon par la classe des Samourai et, par conséquent, la fin du règne du sabre. Avec l’abandon du système féodal et la suppression des quatre divisions sociales traditionnelles [bushi (guerriers), nōmin (fermiers), kōgyō (artisans) et shōnin (marchands)], le pays entre dans une ère d’incertitude et de confusion. La classe des shōnin se trouve très vite propulsée au sommet de l’échelle sociale alors que celle des bushi entame une rapide disparation avec l’abolition de ses privilèges.
Le Japon voit alors l’apparition d’une multitude de sectes (d’allégeance shintoiste) dans lesquelles la population espère trouver une réponse à son angoisse sociale. Avec le déclin de l’enseignement et de la pratique de l’art du sabre, le pays voit également la naissance de nouveaux arts martiaux pratiqués à mains nues. En 1882, Jigorō Kanō ouvre le Kōdōkan (講道館, littéralement « école pour l’étude de la voie »), un dōjō dédié à la pratique du judō, et plus tard, en 1933, c’est Ueshiba Morihei qui ouvre le Kōbukan où il enseigne l’Aiki-jutsu. Certaines écoles de sabre font même leur réapparition et en 1885 Negishi Shingorō fonde le Yushinkan où Nakayama Hakudo étudie l’art du Shindō Munen-Ryū. Le célèbre Noma Dōjō de Kendo ouvre en 1925.
Le dōjō est l’image de l’organisation sociale que le Japon connaissait avant la Restauration de Meiji. Le maître (sensei) tenant le rôle du chef de clan et les membres du dōjō reproduisant le système hiérarchique sempai (anciens)/kohai (nouveaux). Le maître vit dans l’enceinte du dōjō avec sa famille et prend soin de ses disciples ou uchideshi (élève cohabitant) qui, en échange, lui sont totalement dévoués. Ce système a disparu après la Deuxième Guerre Mondiale et ne survit que dans le monde du Sumo où les heya (école ou écurie) continuent à opérer, aujourd’hui encore, selon les mêmes principes.
La vie spirituelle au Japon est régie par le bouddhisme et par le shintoisme. Le dōjō, l’endroit où le corps et l’esprit sont forgés pour ne former qu’un, emprunte à la philosophie bouddhiste mais, fidèle à ses racines japonaises, il est consacré par les rituels shintoistes et abrite un kamiza (littéralement siège des dieux) où trônent les shin kyo ou objets sacrés (kagami (miroir)[1], ken (sabre)[2] et hoseki (joyaux) et le kamidana (maison des déités) où Takemikazuchi-no-kami, le guerrier et dieu du tonnerre prend parfois résidence. Le kamidana est décoré par une shimenawa (corde tressée suspendue) et des gohei (rubans de papier blanc découpés)[3]. Des offrandes quotidiennes de riz, de sel et d’eau[4] sont également parfois placées dans le kamiza, ainsi que des branches de sakaki[5] (arbuste à feuilles persistantes sacré dans la mythologie shinto) ou des fleurs ; on y trouve aussi souvent un katanakake supportant les armes utilisées dans la pratique (bokken, jō, tantō). Autant de symboles d’une religion que le gouvernement de Meiji s’est évertué à revitaliser dans un pays troublé par des transformations révolutionnaires.

Les Occidentaux, même ceux qui pratiquent un art martial, sont souvent étrangers à la plupart de ces symboles et ne les comprennent pas. Dans presque tous les dōjō d’Aikido des pays occidentaux, les décorations du kamiza ont été réduites à un simple kakejiku (une calligraphie du mot Aikido sur un rouleau suspendu) et une photo de O-Sensei, le fondateur de l’art. Parfois, une photo de Ueshiba Kisshomaru, le fils de O-Sensei et deuxième dōshu (gardien de la voie) à qui l’on doit la revitalisation de l’Aikido après la Deuxième Guerre Mondiale, vient également orner le kamiza.
Qu’il soit richement décoré ou réduit à sa plus simple expression, le kamiza doit être vu comme une expression de gratitude par les pratiquant d’Aikido envers ceux qui ont créé cet art et qui ont participé à don développement.

La pandémie qui a frappé le monde en 2020 et s’est poursuivie tout au long de l’année 2021 nous a montré combien fragile et peu fiable était notre façon de vivre et notre vie même. L’importance du dōjō s’est alors pleinement révélée, son existence et sa survie plus importantes que jamais.
Mais, si le dōjō est bien l’endroit où l’on peut trouver son éveil spirituel par l’étude et la pratique, sa matérialité n’est pas pertinente. Un verset du sūtra de Vamakirti[6], « Jikishin kore dōjō (直心是道場) » en japonais, pourrait se traduire par « Le dōjō se trouve là où le cœur (l’âme) est pur. » En d’autres termes, peu importe l’environnement matériel, seuls ont pertinence l’entraînement et la pratique.
[1] La signification du Kagami (miroir) est d’une grande importance. Sa première référence apparaît dans le Kojiki (Chronique des Faits Anciens). Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le miroir reflète « toutes les choses telles qu’elles sont ». Il ignore les étiquettes et les diverses représentations que les autres ont pu vous apposer ou dont vous vous êtes vous-même affublé, pour vous montrer tel que vous êtes. Par ailleurs, et ceci est peut-être encore plus important, il représente « le cœur et l’âme même de ce que nous appelons Dieu ». En d’autres termes, vous pouvez toujours prétendre, mais vous ne pouvez pas tromper Dieu ! ». (D’après Spiros G. Drossoulakis, Instructeur d’arts martiaux à Athènes, Grèce)
[2] Soit un sabre, cadeau sacré des Kami, soit une lance, que Izanagi O’Mikoto a trempée dans les eaux qui s’écoulent sous le Pont Flottant du Ciel (la Voie lactée) et dont les gouttelettes ont donné naissance aux îles dont le Japon est constitué. Dans certains cas la lance est remplacée par un arc (le Pont Flottant) et une flèche sifflante (kabura-ya) censée chasser les énergies négatives. (D’après Spiros G. Drossoulakis, Instructeur d’arts martiaux à Athènes, Grèce)
[3] Les Gohei, en général en soie blanche, marquent la présence d’un objet sacré ou signalent l’entrée d’un lieu sacré. Ils pendent du shimenawa qui marque l’entrée d’un mausolée (jinja). (D’après Spiros G. Drossoulakis, Instructeur d’arts martiaux à Athènes, Grèce)
[4] Le sel est un agent de purification naturel qui doit conserver son énergie naturelle, raison pour laquelle on n’utilise pas du sel de table ordinaire. Le riz est le produit alimentaire le plus courant au Japon. Sa culture naturelle donne aux Japonais un sens du passage des saisons. Le riz représente la force et sa représentation écrite 米(こめ, kome)constitue l’élément central du caractère ki (氣). Autrefois, le riz était utilisé en paiement d’un travail ou d’un service. Ainsi, à la fin de chaque année, les samourai recevaient une allocation estimée en koku de riz (unité d’environ 150 kg), fonction de leur rang. L’eau, élément naturel puissant est non seulement indispensable à la vie, mais permet également de la purifier. De nombreuses cérémonies Shinto impliquent une purification avec de l’eau froide appelée Misogi. (D’après Spiros G. Drossoulakis, Instructeur d’arts martiaux à Athènes, Grèce)
[5] La présence de verdure sous la forme de branches d’arbuste à feuilles persistantes appelé Sakaki est habituelle. Son origine naturelle nous rappelle que la vie est un processus continu, toujours en évolution, toujours nouveau. On utilise parfois des branches de pin. Le sasaki est disposé dans des vases posés sur l’étagère sous la partie principale de l’autel qui abrite le shin kyo. Au Japon, on se procure les sakaki sous la forme de bouquets, toujours de première qualité et nettoyés de toute feuille ou branche morte. (D’après Spiros G. Drossoulakis, Instructeur d’arts martiaux à Athènes, Grèce)
[6] Voir le travail d’ Etienne Lamotte
Article des plus intéressants pour un pratiquant d’aujourd’hui…
Merci d’enrichir mon esprit !
Xavier
Merci. D’autres vont suivre très bientôt.
Thank you for reminding me.
Thank you Sensei, for sharing such interesting history behind the word dojo—I did not know it meant “a place of enlightenment.” That really adds a deeper layer of meaning. In China, there are four major dojos on sacred mountains, each dedicated to a different Buddha, so this makes a lot of sense. Really enjoyed the elegant writing as well! 🙂