Nagare-keiko ou Pratiquer dans la fluidité
Dans la pratique de l’Aikido, le but ultime est bien sûr d’arriver à opérer avec un contrôle absolu de ce que l’on fait, d’une manière parfaitement fluide et sans confrontation avec le partenaire ni surtout avec soi-même. Il est très probable qu’une telle maîtrise soit hors de portée, mais elle n’en reste pas moins l’objectif que nous devons nous fixer.
Le fondateur de l’Aikido, Ueshiba Morihei, avait lui acquis cette maîtrise et dans de ses écrits (Takemusu Aiki)[i] il note que son aiki authentique est né lorsqu’il a compris que la seule chose qui importait était sa propre respiration, dont le centre était au profond de son ventre, là où justement l’Univers lui-même avait son centre. Et ainsi, par l’écoulement de sa propre respiration, il était lui-même devenu le centre de l’Univers, l’aiki s’écoulant alors librement à travers son corps.
Habité par une grande spiritualité et profondément religieux, O-Sensei, doté d’une puissance physique légendaire hors du commun, réussit à harmoniser tous ces différents aspects pour se libérer totalement de de toute contrainte.
Si je n’ai pas eu la chance de voir O-Sensei en personne, puisqu’il venait de mourir quand j’ai découvert l’Aikido et que j’ai commencé à pratiquer, j’ai eu l’occasion de suivre l’enseignement de deux instructeurs exceptionnels qui, l’un comme l’autre, insistaient sur une forme similaire d’entraînement, tantôt en appliquant force et résistance, tantôt en travaillant par des mouvements tout en fluidité.
Yamaguchi Seigo Sensei alternait Tanren keiko (鍛錬稽古) et Nagare Geiko (流れ稽古), là pour façonner ou forger son propre corps, ici pour s’approprier un contrôle absolu et fluide.
Chiba Kazuo Sensei lui, insistait longuement sur le concept de Shu Ha Ri (守破離) où Shu (守) a le sens de conserver, protéger, mais également d’obéir aux règles, aux principes fondamentaux, Ha (破) signifie briser, détruire, déchirer et Ri (離) se séparer, se détacher, différer.
Les trois étapes de Shu Ha Ri définissent la voie à suivre pour les pratiquants d’arts martiaux, de l’apprentissage des principes fondamentaux à leur remise en question et à une dernière phase qui correspond à la maîtrise de l’art étudié et à une pratique au plus haut niveau.
Les maîtres martiaux au Japon n’enseignent pas, en tout cas pas dans le sens entendu en Occident. Un instructeur se comporte plutôt comme un modèle, (shihan 師範), vis-à-vis de disciples qu’il a choisi et il les guide jusqu’au point où ils/elles seront à même de se défaire des aspects physiques/techniques de l’art qu’ils ou elles étudient. Que ces disciples pénètrent ou non dans l’univers de la libre expression et fassent œuvre de création/innovation ne relève pas du pouvoir du maître. Ce n’est que par un travail acharné et jamais achevé de Tanren keiko (鍛錬稽古) et Shu Ha (守破) que les disciples pourront s’ouvrir à une pratique de Nagare Geiko (流れ稽古) et passer au stade de Ri (離).
Personnellement, je suis pour le moment heureux de m’en tenir à la phase Ha (破), ce qui, inévitablement, me renvoie à la phase Shu (守). Heureux parce que j’aime pratiquer, j’aime essayer de perfectionner ce que je sais afin d’en acquérir un meilleur contrôle. Il semble qu’il est nécessaire de toujours recommencer depuis le début, et peut-être atteindre la phase Ri (離), cette troisième et dernière phase qui semble toujours si loin, presque hors de portée. Il y a quelques années, j’avais demandé à Chiba Sensei ce que l’on ressentait quand on était projeté par O-Sensei, et il me répondit qu’il n’avait pas vraiment de réponse. Lui-même n’avait ressenti qu’un souffle d’air, un souffle d’air très léger, comme si les mains de O-Sensei ne l’avaient même pas touché. D’ailleurs, aujourd’hui encore il lui arrivait d’essayer de comprendre ce qui s’était passé durant ces moments-là. J’ai compris alors qu’il ne me serait jamais donné, même superficiellement, de goûter à cette sensation de totale liberté dans mon expression de l’Aikido. En même temps, je me souviens du comportement de mes maîtres et de leurs efforts incessants dans la poursuite de la perfection auxquels ils m’ont permis de participer et aujourd’hui qu’ils ont tous disparu, je ne vois pas d’autre voie que celle de continuer à pratiquer et de tenter d’atteindre la phase d’un véritable Nagare Keiko.

Le caractère 守 (shu) est formé du radical 宀 qui signifie « couronne » ou représente le toit, et de l’élément 寸 (sun), une mesure équivalente à environ 3,03 cm
Le caractère破 (ha) est formé du radical 石(ishi) qui signifie « pierre », et de l’élément 皮 (kawa ou hi) qui signifie « peau » ou « épiderme ».
Le caractère離 (ri) est formé du radical 隹 (furutori) qui signifie « oiseau à queue courte » ou « vieil oiseau » et des éléments 亠 (nabebuta) couvercle 凵 (ukebako) boîte, bouche ouverte 禸 (ashiato) qui signifie empreinte de pied.

Le caractère 流 (nagare) est formé du radical 水(さんすい)(ici simplifié sous la forme氵/ eau) et des éléments 亠 (とう) / couvercle, ム (シ)/ moi-même et川 (かわ) / rivière.
[i] Voir les publications des « Éditions du Cénacle », notamment les 5 volumes de « Takemusu Aiki ».