Les années Kobukan
par Stanley Pranin (traduction française de Didier Boyet)
Une publication d’Aikido Journal
Reproduit avec l’aimable autorisation d’Aikido Journal
2ème partie
L’établissement de la Budō Senyokai
Si en s’installant à Tokyo en 1927 Morihei avait pris une certaine distance avec la religion Ōmoto, il avait gardé des liens étroits avec les membres et les chefs de la secte. C’est en août 1932 que, sur l’ordre d’Onisaburo Deguchi, fut créée une association pour la promotion des arts martiaux appelée Dai Nippon Budō Senyokai. Auparavant, sous les auspices de la religion Ōmoto, Onisaburo avait mis en place toute une série d’organismes auxiliaires chargés spécifiquement de favoriser la promotion et la diffusion de la secte. Cette nouvelle association avait été spécialement créée pour soutenir les efforts de Morihei dans le développement de son budō et elle avait également pour rôle de promouvoir l’esprit de patriotisme prôné par la religion Ōmoto.

Morihei fut nommé premier Président de la Budō Senyokai. Des filiales furent créées dans tout le Japon et des séances d’entraînement furent organisées dans les locaux d’Ōmoto, dans des endroits parfois aussi isolés que le village d’Iwama dans la préfecture d’Ibaragi. C’est d’ailleurs dans la section d’Iwama de la Budō Senyokai que Morihei allait recruter pour le Kobukan Dōjō deux de ses plus importants uchideshi, Yonekawa et Akazawa.
Le quartier général de l’association fut établi à Kameoka, site du centre administratif de la religion Ōmoto, mais le grand dojo, installé dans la ville de Takeda, dans la Préfecture de Hyogo, devint très vite le lieu principal d’entraînement. Plusieurs uchideshi du Kobukan Dōjō de Tokyo furent, à divers moments, envoyés par Morihei pour y suivre des sessions d’entraînement intensif spéciales et assister les instructeurs. Yoichiro Inoue joua également un rôle important dans l’enseignement à la Budō Senyokai dans la région du Kansai comme dans celle du Kanto.
Dans l’un de ses ouvrages [Aikidō Kaiso Ueshiba Morihei, p. 223], Kisshomaru note qu’une certaine inimitié s’était établie entre les pratiquants du dojo de Tokyo et les adeptes un peu exaltés d’Ōmoto, notamment ceux qui formaient la Showa Seinenkai (Association de la jeunesse de Showa) et qui pratiquaient au dojo de Takeda. Cette inimitié donna naissance à une sorte de rivalité entre le Kobukan Dōjō et l’école de Takeda.

Yoichiro parle des jeunes adeptes d’Ōmoto qui s’entrainaient au dojo de Takeda de la Budō Senyokai dans ces termes :
« Au début, on enseignait aussi au Ten’onkyo de Kameoka. J’étais chargé des cours à l’époque, et comme vous le savez, ceux qui pratiquent les arts martiaux ne sont pas toujours faciles à gérer ! Ce groupe-là était totalement hors de contrôle. J’ai dû en parler au Révérend Deguchi. Et il m’a dit : ‘Inoue, débarrasse-toi donc de cette bande et envoie-les à Takeda !’ Finalement ils furent tous renvoyés de Kameoka ! Après, ils racontèrent que la vraie raison était la création du dojo de Takeda, mais ce n’est pas vrai. Ils furent envoyés à Takeda parce qu’ils étaient incontrôlables ! »
[Extrait de Aikidō Masters, édité par Stanley Pranin]
Avec un total de 75 dojos affiliés, la Budō Senyokai constituait une force formidable pour la promotion de l’aiki budō de Morihei au Japon. Il semble même que plusieurs sections furent établies dans les territoires occupés de Manchourie et de Corée, d’ailleurs en 1933, Yoichiro Inoue et Aritoshi Murashige furent invités à y diriger plusieurs stages sous l’égide de la Budō Senyokai. D’autres arts martiaux étaient même parfois enseignés dans le cadre de l’organisation, notamment le kendo. Effectivement, Hakudo Nakayama était le conseiller kendo pour la Budō Senyokai, sans aucun doute en raison de ses liens d’amitié avec Morihei. Mais c’est la pratique de l’aiki budō de Morihei qui constituait la partie principale des activités de cette organisation.
L’expansion à Osaka
Le développement du réseau des dojos de Morihei dans la région du Kansai fut l’une des conséquences de la création de la Budō Senyokai. Mais c’est pour une autre raison qu’au printemps 1933, Mitsujiro Ishii conseilla vivement aux membres du bureau d’Osaka du journal Asahi News de prendre contact avec Morihei et de l’inviter à enseigner de manière régulière dans le dojo du journal. Dans les années 1920, Ishii s’était entraîné pendant quelque temps à Tokyo, dans le dojo du quartier de Tsuna-chō, dans l’arrondissement de Mita, alors qu’il occupait une position importante dans les bureaux de la rédaction de l’Asahi News.
En fait, la mise en place de ces séances d’entraînement dans le cadre du journal Asahi News à Osaka faisait suite à diverses agressions physiques conduites par les membres de certaines factions politiques en désaccord avec les prises de position du journal. Ishii voulait que les employés soient à même de se défendre, le cas échéant.

La personnalité la plus importante du dojo de l’Asahi News était Takuma Hisa, l’ancien chef du service de sécurité du siège du journal à Tokyo. Suite à une promotion, Hisa avait été transféré à Osaka en 1933 et, compte tenu de ses antécédents et de sa passion pour les arts martiaux, il s’imposait comme la personne toute désignée pour diriger le dojo.
Au début, Morihei passait une et parfois deux semaines par mois au dojo du journal Asahi et dans d’autres dojos de la région. Très vite, plusieurs uchideshi du Kobukan Dōjō furent successivement assignés à la région d’Osaka. Ce fut le cas notamment de Tsutomu Yukawa qui s’y maria et établit résidence dans la ville vers 1934, ainsi que de Kaoru Funahashi, Shigemi Yonekawa et Rinjiro Shirata. Il est probable que Yoichiro Inoue, alors basé à Kameoka, fut le premier à enseigner à Osaka en tant qu’assistant de Morihei.
Donc, vers le milieu des années 1930, Morihei partageait son temps entre Tokyo et Osaka et, en charge des activités de la Budō Senyokai, il dirigeait également un grand nombre de dojos dispersés dans tout le pays.
En juin 1936, à la suite d’une série d’événements inexplicables, Sokaku Takeda prit la place de Morihei au dojo de l’Asahi News. Cet épisode étonnant a été analysé en détail dans un article intitulé ‘Remembering Takuma Hisa’ publié dans le numéro 129 d’Aiki News. Après avoir cessé d’enseigner à l’Asahi News, Morihei continua toutefois de se rendre régulièrement à Osaka pour visiter les dojos où officiaient ses uchideshi, au point que pendant un certain temps, il décida d’y louer une maison pour y accueillir sa famille lors de ses séjours de longue durée.
La deuxième affaire Ōmoto
En 1935, le gouvernement japonais décida de mettre fin aux excès de la religion Ōmoto qui, en dépit du coup d’arrêt qui lui avait été infligé en 1921, connaissait un renouveau formidable et multipliait ses activités. La secte comptait désormais près de deux millions d’adeptes et son influence ne cessait de grandir. Parallèlement à ses nombreuses activités locales, ce dont s’irritait le gouvernement, Onisaburo s’intéressait de près aux affaires de la Manchourie et il s’était fait le champion d’une nation indépendante placée sous la gouvernance de Pu’yi, le célèbre « Dernier Empereur ». De plus, Onisaburo était suspecté de financer généreusement diverses organisations d’extrême-droite et, en particulier, les agissements de Mitsuru Toyama et Ryohei Uchida. Nous y reviendrons.

La politique très agressive de la Showa Shinseikai, la nouvelle organisation établie par Onisaburo en 1934, a probablement été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Des sommités comme Toyama et Uchida, des hommes politiques de premier plan, des officiers de l’armée et de la marine et de nombreux hommes d’affaires et personnages publiques avaient été invités à la grandiose inauguration de la Shinseikai organisée à Tokyo. La nouvelle organisation avait fait sienne le grand principe d’« amour et fraternité universels » (jinrui aizen) et avait choisi de suivre la « Voie sacrée impériale ».
Un an après la fondation de la Shinseikai et pour en décrire l’objectif, Onisaburo écrivait :
« La Showa Shinseikai veut changer l’ordre des choses et faire que l’« esprit au service du corps » devienne le « corps au service de l’esprit », que tout recommence à nouveau dans la voie glorieuse qui est celle du Ciel… L’esprit familial de l’amour véritable s’étendra à l’échelle du pays tout entier et un Japon nouveau et resplendissant renaîtra dans une grande famille unie, un principe qui sera bientôt adopté par l’humanité tout entière et par toute création terrestre. »
[Extrait de ‘Deguchi Onisaburo Kyojin’ par Kyotaro Deguchi]
Fin 1935, les autorités avaient arrêté un plan secret pour se débarrasser définitivement de cette religion. À l’aube du 8 décembre 1935, une descente de police sur les locaux d’Ōmoto à Ayabe et à Kameoka se solda par l’arrestation suivie de l’emprisonnement d’Onisaburo, de sa femme, de Hidemaro Deguchi, d’Uchimaru Deguchi et d’un grand nombre de responsables d’Ōmoto.
Morihei faisait également partie des personnalités d’Ōmoto que les autorités avaient décidé d’arrêter. Au moment de l’intervention des autorités, il se trouvait à Osaka. Prévenu de l’opération engagée par les forces de l’ordre par l’un de ses élèves, Kenji Tomita, qui n’était autre le chef de la police, il réussit à se cacher. Rinjiro Shirata, un ancien uchideshi du Kobukan qui assurait alors les cours à Osaka, décrit cet épisode dans une interview menée en 1984 :
« Les services de police de Kyoto avaient ordonné à la police d’Osaka de procéder à l’arrestation de Morihei qui était une personnalité éminente de la religion Ōmoto. L’intervention de la police avait été soudaine mais elle était prévisible. Le chef de la police d’Osaka, Kenji Tomita, était un grand admirateur de O-Sensei. Pour lui, un homme qui consacrait sa vie au budō ne pouvait pas être coupable de crime de lèse-majesté, même s’il était un adepte de la religion Ōmoto. La police de Kyoto avait alors averti ses homologues d’Osaka que s’ils ne procédaient pas à l’arrestation de Morihei Ueshiba, elle enverrait ses propres agents à Osaka pour y procéder. »
Ueshiba Sensei fut immédiatement informé et trouva refuge dans la maison d’un certain [Giichi] Morita, chef du commissariat de Sonezaki, lui-aussi grand admirateur de O-Sensei. La police de Kyoto eut beau fouiller les résidences de Tokyo, d’Osaka et de Wakayama, elle ne trouva pas trace de O-Sensei, caché dans la maison du chef de la police !
À Tokyo, dans le cadre de cette opération Ōmoto, les autorités procédèrent à une perquisition du Kobukan Dōjō. Kiyoshi Nakakura s’en souvient :
« La femme de Ueshiba Sensei, Hatsu, se trouvait également ici [à Osaka]. Moi j’étais à Tokyo. Kisshomaru était avec son père. Dans le dojo de Ueshiba il y avait plusieurs autels dédiés aux déités d’Ōmoto et de nombreuses calligraphies du Révérend Onisaburo Deguchi accrochées aux murs. Ueshiba Sensei y tenait beaucoup. Mais je n’ai pas hésité à tout enlever et à tout brûler. Les uchideshi n’en revenaient pas et se demandaient de quel droit j’agissais ainsi. Ce n’était pas le moment de savoir si j’avais tort ou raison. Aux yeux de la police, la présence de tels objets constituait un crime de lèse-majesté. Si la femme de Ueshiba Sensei s’était trouvée sur les lieux, je n’aurais sans doute pas pu faire ce que j’ai fait. J’ai agi ainsi parce qu’il n’y avait personne pour m’en empêcher ce jour-là. »
Les suites à la deuxième affaire Ōmoto
La deuxième intervention contre la secte Ōmoto avait pour objectif son éradication et les conséquences professionnelles aussi bien que personnelles furent considérables pour Morihei. Le groupe des dojos affiliés à la Budō Senyokai fut immédiatement dissous, mais plusieurs dojos continuèrent à pratiquer discrètement. Morihei ne pouvait plus fréquenter ouvertement les adeptes d’Ōmoto ni afficher images et symboles en rapport avec cette religion. L’incident et ses suites constituèrent une source de grand désarroi pour Morihei dont la vie était entièrement axée sur les activités d’Ōmoto depuis quinze ans et qui avait la plus grande estime pour Onisaburo.
Sur le plan personnel également, Morihei fut profondément affecté. De nombreuses personnalités de la secte trouvèrent en effet suspect le fait que Morihei ait échappé à toute arrestation compte tenu de la position importante qu’il occupait dans la religion et dans la Budō Senyokai. Il passait pour un « Judas », un traître à la cause d’Ōmoto. Cette réaction de la part des leaders d’Ōmoto était aussi sans doute en partie le fait de la rivalité qui existait dans le dojo de Takeda de la Budō Senyokai entre les uchideshi du Kobukan Dōjō et les pratiquants adeptes de la secte Ōmoto.
Le propre neveu de Morihei, Yoichiro, lui reprocha de ne pas avoir partagé le sort des courageux dirigeants d’Ōmoto qui furent emprisonnés et parfois torturés. Leur relation allait en pâtir et même s’ils prirent part à quelques événements communs jusqu’en 1942, la brouille perdura le reste de leur vie.

Compte tenu des persécutions exercées par le gouvernement japonais à l’égard des membres de la religion Ōmoto, le réseau de relations que O-Sensei avait établi durant la quinzaine d’années ayant précédé l’affaire fut instantanément dissous ou mis en sommeil. Après être resté quelque temps caché dans la maison du chef de la police, à Sonezaki, Morihei fit sa réapparition et reprit ses activités d’enseignement.
Bien des choses avaient cependant changé. Les calligraphies et les images symboliques de la religion Ōmoto avaient toutes été ôtées du dojo ou détruites et aucun dignitaire de la secte ne venait plus rendre visite au dojo comme cela avait été le cas depuis sa fondation. Mises à part quelques exceptions, presque tous les dojos de la Budō Senyokai avaient fermé. Morihei Ueshiba reprit toutefois ses fonctions d’enseignant dans les diverses institutions militaires et dans la région d’Osaka où plusieurs de ses élèves dirigeaient des dojos.
La vie de Morihei allait également connaître un bouleversement dramatique, sans rapport toutefois avec la Deuxième Affaire Ōmoto. En juin 1936, Sokaku Takeda se présenta au journal Asahi News, se proclamant professeur de Morihei Ueshiba, et prit en mains l’enseignement à sa place. Cet incident s’est accompagné de plusieurs événements bizarres dont j’ai parlé dans un article précédent (‘Remembering Takuma Hisa’). La perte de cette position prestigieuse fut sans doute problématique pour Morihei, mais il maintint sa présence à Osaka ou il continua d’enseigner régulièrement jusqu’à son départ pour Iwama. Qui plus est, à peu près à la même époque, plusieurs des meilleurs assistants de Morihei quittèrent le dojo. Shigemi Yonekawa partit s’installer en Manchourie pour enseigner auprès de Kenji Tomiki. Rinjiro Shirata fut mobilisé en 1937. Kaoru Funahashi disparut également au même moment et on ne sait pas très bien ce qu’il est advenu de lui (Il est apparemment mort des suites d’un pneumonie en 1940. NDT). Zenzaburo Akazawa rejoignit lui aussi la Manchourie, au service du Général Toshinari Maeda. La même année, le mariage entre Kiyoshi Nakakura et la fille de Morihei se solda par un divorce, remettant le problème de la succession de Morihei à l’ordre du jour. Mais le problème principal rencontré par le Kobukan Dōjō et les autres dojos affiliés fut bien sûr la disparition progressive des élèves appelés à servir dans l’armée.

Parmi les élèves de Morihei les plus importants à continuer l’entraînement, se trouvait un certain Gozo Shioda. Shioda était le fils d’un pédiatre connu, grand amateur d’arts martiaux. Encore étudiant, le jeune Shioda put continuer à s’entraîner au Kobukan Dōjō longtemps après la mobilisation des autres élèves. Shioda allait devenir l’un des acteurs majeurs du développement de l’Aikido après la guerre et fonder l’école d’Aikido Yoshinkan. Le fils de Morihei, Kisshomaru, commença lui-aussi à s’entraîner régulièrement à partir du milieu des années 1930 et à assister son père lors des démonstrations de bokken. Kisshomaru passa également une année à étudier les techniques de ken de l’école Kashima Shinto-ryū, profitant des visites hebdomadaires effectuées par les instructeurs de cette école classique au Kobukan Dōjō à partir de 1937.
La fragile santé de Morihei
Il est difficile de passer sous silence la question de la relativement faible constitution de Morihei. Kisshomaru y fait allusion dans la biographie de son père publiée en 1977, attribuant sa condition aux conséquences malheureuses d’un concours d’ingestion d’eau salée auquel Morihei aurait participé alors qu’il vivait dans la communauté d’Ōmoto. Apparemment, un homme qui se prétendait « Adepte de Brahman » avait lancé une succession de défis à Onisaburo pour décider de qui serait capable d’ingérer la plus grande quantité d’eau salée. Morihei ayant décidé de prendre la place de son maître et de relever le défi, il dut semble-t-il effectivement en ingurgiter de grandes quantités.
On ne peut que spéculer sur la cause des maladies dont Morihei souffrait régulièrement, mais on ne peut ignorer le fait que les disciples d’avant-guerre de O-Sensei ont souvent fait allusion à sa santé fragile. Son neveu Yoichiro Inoue mentionne à plusieurs reprises que, lors de ses premières années à Tokyo, il était souvent appelé à remplacer son oncle dont l’état de santé laissait à désirer. Gozo Shioda également, se souvient notamment qu’en 1941, O-Sensei fut victime d’une violente crise de jaunisse alors qu’il devait faire une démonstration devant la famille impériale.
D’ailleurs, même sans ces témoignages incontestables, il est facile de noter les nombreuses et souvent spectaculaires fluctuations de poids du fondateur visibles sur les diverses photos que l’on possède.
Il faut ne faut pas oublier que O-Sensei parcourait sans relâche la région de Tokyo et qu’il se rendait chaque mois dans le Kansai. Il ne mangeait et ne dormait que très irrégulièrement et ce régime ne pouvait qu’affecter négativement sa santé. En fait, un examen attentif des photographies de O-Sensei dont on dispose montre qu’il semble vieillir considérablement entre 1935 et 1940. Immédiatement avant la Deuxième affaire Ōmoto, il apparaît en parfaite forme physique et arbore une élégante moustache à la Kaiser. Les photographies datant de 1938 et plus tard le montrent avec une chevelure totalement blanche et des signes notables de vieillissement. Il est évident que sa faible santé ne pouvait que résulter de la combinaison de tous les facteurs auxquels nous venons de faire allusion.
Les rapports de Morihei avec la droite
Puisque nous avons abordé précédemment la Deuxième affaire Ōmoto, il faut aussi parler des rapports étroits que O-Sensei entretenait avec la droite et l’extrême-droite, et leur signification. C’est un sujet auquel se sont intéressés plusieurs écrivains occidentaux. Jusqu’à présent, les historiens de l’Aikido ne mentionnaient les rapports que Morihei entretenait avec de nombreuses organisations militaires et politiques que pour montrer à quel point il était tenu en grande estime par les élites du Japon d’avant-guerre.
Le sujet est délicat, cela ne fait pas de doute, car si le fondateur de l’Aikido s’avérait un supporter indéfectible du régime militaire, il faudrait remettre en question son interprétation de l’Aikido comme art martial « spirituel ». Il est toutefois indéniable qu’au Japon, la sous-culture des arts martiaux dans son ensemble a depuis toujours été étroitement liée aux événements politiques et militaires. Compte tenu de sa profession et des personnes avec lesquelles il était lié, il ne pouvait qu’être en rapport étroit avec la droite et l’extrême-droite. Tout ceci est d’une grande complexité et je voudrais, ici, simplement rappeler le contexte pertinent à ce problème.
Le début des relations avec la droite
Les relations que Morihei a entretenues avec la droite japonaise trouvent principalement leurs racines dans son engagement dans la religion Ōmoto vers 1920. Effectivement, c’est sa relation avec le Vice-Amiral Seikyo Asano, un adepte d’Ōmoto et l’un des premiers élèves de Morihei à Ayabe, qui constitua la base sur laquelle il bâtit un vaste réseau de contacts avec des officiers supérieurs de la marine. Plus tard, vers le milieu des années 1920, quand Morihei s’installa à Tokyo, son réseau de relations s’élargit aux officiers supérieurs de l’armée et de la police. Il est d’ailleurs fréquent de voir des hommes en uniforme sur les photos de Morihei et de ses élèves prises pendant la période des années 1920 et 1930.

Onisaburo Deguchi, le mentor de Morihei, était très impliqué dans les affaires politiques et entretenait de nombreuses relations avec la droite, notamment avec des personnalités comme Mitsuru Toyama et Ryohei Uchida, tous deux connus pour leur rôle de leader dans la Société du Dragon Noir et dans diverses organisations d’extrême-droite. Les activités de Toyama et d’Uchida concernaient principalement la Manchourie et la Mongolie. Leurs efforts visaient à stopper l’avance des Russes dans ces régions et à favoriser les intérêts coloniaux japonais. Ils apportaient également leur soutien aux activités de l’Armée de Guandong (Kantogun), activités qui allaient mener à la guerre contre la Chine et contre la Russie.
L’expédition de Mongolie
Au vu des activités non-officielles d’Onisaburo et de ses relations avec des personnages comme Toyama et Uchida, il serait naïf de penser que l’expédition catastrophique de Mongolie en 1924 n’avait aucune portée politique et qu’elle ne visait qu’à l’établissement d’une « communauté religieuse utopique ». Un personnage aussi intelligent et aussi politiquement avisé qu’Onisaburo avait très certainement compris quels étaient les enjeux non avoués des groupes japonais qui opéraient secrètement sur le continent et il travaillait même peut-être de concert avec eux. Morihei ayant été choisi pour faire partie du petit groupe qui accompagna Onisaburo dans cette expédition secrète en Mongolie, il devait être obligatoirement au courant des manœuvres militaires et politiques mises en œuvre, et ce depuis le début de ses rapports avec Onisaburo.
Les relations de Morihei avec l’extrême-droite allaient par la suite être amplifiées par les fréquentations et les activités de ses disciples. Pour ne citer que quelques exemples, Yoichiro Inoue, Kenji Tomiki, Gozo Shioda et Zenzaburo Akazawa étaient tous en contact étroit avec d’éminentes personnalités militaires et politiques avec lesquelles Morihei était également en rapport. En l’occurrence, il est impossible de faire abstraction de l’époque et des milieux dans lesquelles les personnalités du monde des arts martiaux évoluaient.
L’enseignement dans les institutions militaires
Pour un occidental, l’aspect le plus problématique des activités de Morihei avant-guerre demeure ses multiples fonctions d’enseignant dans les institutions militaires. J’ai mentionné précédemment qu’il enseignait, entre autres, au Collège des Forces Navales, à l’Académie de l’Armée de Terre, à l’École de la police militaire, à l’École de Toyama et à l’École du renseignement militaire de Nakano. Bien évidemment, il est difficile de savoir jusqu’à quel point les activités du fondateur à l’intérieur de ces établissements, se limitaient à l’enseignement des arts martiaux ? Il ne fait pas de doute que Morihei devait entretenir des relations avec le personnel d’encadrement et avec les élèves de ces institutions et qu’il devait être informé des affaires du moment. Mais il est impossible de prouver que Morihei était d’une manière ou d’une autre impliqué dans les nombreuses intrigues politiques qui déstabilisaient les affaires gouvernementales à l’époque.
Un curieux épisode peut, à cet égard, laisser penser que Morihei joua un certain rôle dans les affaires politiques de l’époque. En 1977, dans son Moriheiden (Une biographie de Morihei Ueshiba) Kisshomaru publie une photo non datée prise à l’occasion de la visite au Kobukan dojo d’un dignitaire étranger apparemment Chinois. Le nom du visiteur est simplement mentionné comme « Tokuo » mais aucune information n’est fournie quant à l’importance de cette visite. Une recherche rapide nous a permis de découvrir que le nom Tokuo était le nom japonais du Prince Teh Wang (1902-1966) qui s’était rallié aux autorités japonaises en Manchourie dans les années 1930. Teh Wang avait réussi à partiellement unifier les chefs mongols locaux et, en 1937, il avait fondé une nation indépendante appelée Meng Chian. Ce gouvernement avait le soutien des intérêts japonais sur le continent et l’affaire n’était pas sans rappeler le Manchukuo de Pu-yi, connu comme le Dernier empereur. Teh Wang démissionna de ses fonctions principalement symboliques en 1945. Quoi qu’il en soit, le Prince Teh Wang se rendit au Japon en 1938 et fut reçu par l’empereur Hirohito avec tous les égards dus aux chefs d’état étrangers. À l’occasion de ce voyage, Teh Wang se rendit au Kobukan Dōjō de Morihei Ueshiba. Il existe au moins deux photos de cet événement, dont la suivante :

Il est difficile de dire quelles furent les raisons de cette visite. Aux côtés de l’Empereur mongol et de Morihei se trouve un officier de l’armée et l’Amiral à la retraite Isamu Takeshita. On peut également noter sur la photo la présence de Mme Ueshiba, de Gozo Shioda, de Kenzo Futaki et d’Aritochi Murashige. Il serait intéressant d’en savoir plus sur les circonstances de cette visite impériale, mais compte tenu de la présence de plusieurs jeunes hommes en keikogi, il n’est pas interdit de penser que Morihei fit une démonstration de son art devant l’Empereur.