Les années Kobukan
par Stanley Pranin (traduction française de Didier Boyet)
Une publication d’Aikido Journal
Reproduit avec l’aimable autorisation d’Aikido Journal
3ème PARTIE
Quelques indices sur l’état d’esprit de Morihei
Si les preuves conjoncturelles de l’implication de Morihei dans les activités de l’extrême-droite sont indéniables, il faut aussi essayer de comprendre dans quel état d’esprit il devait se trouver à cette étape de sa vie. Un essai qui lui est attribué, publié dans le numéro 32 de Budō, le bulletin de la Budo Senyokai, traitant du rôle des budō dans la société contemporaine, peut nous éclairer.
Dans le passage suivant, Morihei se positionne clairement dans la ligne de la rhétorique alors en vigueur, le soutien à l’idéologie de la « Voie impériale » (皇道派, Kōdōha).
… le but poursuivi par les arts martiaux japonais est de devenir le leader de tous les arts martiaux existant dans le monde et de faire de la ‘Voie impériale’ la voie suivie par tous et par toutes. Le Japon est le suzerain du monde, il est le modèle pour la terre entière et le monde n’aspire qu’à faire partie du Grand Japon. Le Japon est désormais le modèle du monde parfait. Ce n’est que lorsque ces préceptes sont bien compris que le véritable sens des arts martiaux japonais devient clair.
Ce type de rhétorique est caractéristique de l’époque mais il est surprenant de trouver de telles phrases dans le bulletin d’Ōmoto quand on connaît les positions généralement anti-gouvernementales adoptées par la secte. Cela dit, comme nous l’avons vu plus haut, Onisaburo n’était pas étranger aux affaires menées par les diverses factions d’extrême-droite, et il ne serait pas surprenant que de tels propos aient également reflété les positions de la secte. Ce texte est en fait de la main d’une des principales figures d’Ōmoto, Bansho Ashibara, et il a été écrit d’après des notes prises lors de conférences données par Morihei et lors de conversations menées avec lui. Il ne fait pas de doute que les propos de Morihei sont ici rapportés avec une certaine liberté et adaptés en conséquence. Des propos similaires attribués à Morihei apparaissent d’ailleurs dans divers articles publiés dans d’autres numéros de ce même bulletin.
À l’évidence, Morihei approuvait intrinsèquement et dans un large sens, la politique impérialiste du Japon. Mais par son adhésion au dogme de la religion Ōmoto et par ses dispositions spirituelles naturelles, il interprétait le budō comme une prise de conscience de soi au service des kami divins.
Le passage suivant est extrait d’un autre essai de Morihei, publié dans le même bulletin, dans lequel il rend compte de l’essence du budō dans un sens plus spirituel en utilisant des termes qui annonce les propos qu’il tiendra après la guerre :
Quand vous avez atteint un certain niveau dans « l’Art du sabre », il vous est alors possible de pressentir l’intention de votre ennemi avant même que la lame ne commence à bouger. J’ai personnellement connu cette sensation ‘d’une balle imaginaire’ minuscule de couleur blanche dont j’ai perçu le sifflement arrivant dans ma direction avant même qu’elle ne soit sortie du canon de l’arme. Mais dans le vrai budō, voir les intentions de l’ennemi avant qu’elles ne s’expriment ne suffit pas. La véritable ‘Voie des kami’, c’est de conférer à son moi intérieur le pouvoir de forcer l’ennemi à agir comme on le souhaite…
Pour résumer et en ce qui me concerne, le soutien apporté par Morihei à l’institution militaire japonaise n’est pas sans ambivalence. Il est évident que le maintien de son statut social et de ses revenus demandait de sa part un rôle de soutien actif des résolutions militaires et politiques, du moins en façade. Mais d’un autre côté, Morihei vivait une vie éminemment spirituelle et préconisait un entraînement ascétique. Alors qu’il vivait dans un monde régi par toutes sortes de manœuvres politiques, je n’ai jamais trouvé de document prouvant sa participation active à une cause politique quelconque ou entendu rapporter une telle attitude.
Il est possible que Morihei se soit trouvé de plus en plus en désaccord avec les excès du régime militaire et qu’il ait compris, bien avant l’observateur moyen, que le Japon courait à sa perte. D’ailleurs, dans son Reikai Monogatari, Onisaburo avait prédit l’arrivée « d’oiseaux de fer » venus semer la destruction sur le Japon. Le fait que Morihei ait décidé de se retirer à Iwama en 1942, au moment où la guerre est totale, témoigne sans doute de son désaccord grandissant avec le développement de la politique du gouvernement japonais. C’est un sujet qu’il faudra bien sûr réexaminer à la lumière des informations supplémentaires que nous pourrons obtenir sur l’état d’esprit qui était le sien à l’époque.
Mise en place d’une structure d’enseignement en Manchourie

Photo de groupe devant le Palais du Budo Shimbuden de l’Université Kenkoku. Assis au milieu : Kenji Tomiki et Morihei Ueshiba ; debout, deuxième à gauche : Hideo Oba ; deuxième à droite : Shigenobu Okumura
Dans les années 1920-1930, la présence japonaise en Manchourie avait pris une dimension considérable et le contrôle politique du pays avait été définitivement établi par la création du Manchukuo (État de Manchourie) en 1932. Nous savons que Yoichiro Inoue s’est rendu en Manchourie en 1933 et que Kenji Tomiki s’est installé à Shinkyo (aujourd’hui Changchung) en 1936 pour enseigner à l’école Daido Gakuin et aux membres de l’Armée du Kanto et de l’Agence Impériale. En 1938, Tomiki fut engagé par la toute nouvelle Université de Kenkoku pour enseigner le judo et l’aiki budō.
Tomiki invita Morihei à venir diriger quelques cours dans le cadre de l’université en 1939. C’est pendant ce voyage que Morihei rencontra le célèbre lutteur de sumo, Tenryu, qui avait alors pris sa retraite et qui tenta à cette occasion de mettre le vieil homme à l’épreuve. Vivement impressionné par la maîtrise de Morihei, Tenryu demanda et reçu l’autorisation de se rendre à Tokyo pour étudier au Kobukan pour une période de trois mois. Cette rencontre avec Tenryu fut, pour Morihei, l’occasion de faire une nouvelle fois la démonstration de son incroyable pouvoir martial. Cette fois, face à une célébrité du monde du Sumo à la force légendaire. C’est ainsi que commença une amitié entre le fondateur et Tenryu qui allait durer toute leur vie, Tenryu devenant un allié inconditionnel de l’Aikikai et du Yoshinkai de Gozo Shioda après la Deuxième Guerre Mondiale.

De gauche à droite : Kisshomaru Ueshiba, Zenzaburo Akazaka, Tenryu.
À l’extrême droite : Général Makoto Miura. Kobukan Dōjō 1939
À partir de l’été 1939, il semble que Morihei se soit rendu chaque année en Manchourie. Il fut nommé conseiller en arts martiaux à l’Université de Kenkoku où, assisté de Tomiki, il dirigeait des stages et donnait des démonstrations. Comme en témoigne le fait qu’il apparaît assis au centre des photos de groupe prises lors de ses voyages en Manchourie, Morihei était considéré comme l’une des personnalités les plus importantes dans les délégations qui se rendaient sur le continent chinois. Son dernier voyage eut lieu en 1942 et fut marqué par une grande démonstration et, si l’on en croit la biographie de Morihei écrite par Kisshomaru, par une visite à Pékin à caractère politique.
Pour la petite histoire, notons que l’un des élèves de Tomiki à l’Université de Kenkoku était un jeune homme nommé Shigenobu Okumura. Il s’entraina pendant plusieurs années sous la direction de Tomiki et d’Hideo Oba, se rendant au Kobukan pendant ses vacances. Personnage clé de l’Aikikai après la guerre, Okumura, shihan, 9e dan, est resté très actif jusqu’à sa mort le 12 août 2008.
La création de la Fondation Zaidan Hojin Kobukai
En 1939, plusieurs des principaux mécènes de Morihei entamèrent les démarches nécessaires à la création d’une structure de type à but non lucratif pour le Kobukan Dōjō. La Fondation Zaidan Hojin Kobukai fut officiellement accréditée le 30 avril 1940. Kisshomaru mentionne le rôle clé joué par Yoji Tomosue, du ministère de la Santé et du Bien-être Social, dans le succès de la requête, et celui de l’homme d’affaires Shozo Miyazaka qui fit un don de 20 000 yens à la nouvelle fondation. La première présidence fut assurée par l’amiral Isamu Takeshita, alors à la retraite, assisté du Général Katsura Hayashi au poste de vice-président. Les membres du conseil d’administration incluaient le Comte Fumimaro Konoe, le Comte Toshitame Maeda, Takuo Godo, Kinya Fujita, Kozaburo Okada, Kenji Tomita, Kenzo Futaki et d’autres personnalités.
La création de la fondation Kubukai allait donner une identité juridique légale au dojo et faciliter l’administration des finances et la gestion des diverses opérations administratives. Cette structure fut dissoute à la fin de la guerre, puis reprit vie sous le nom de Zaidan Hojin Aikikai après son accréditation officielle en 1948.
Du sang nouveau au Kobukan

Koichi Tohei vers 1953
Le début des années 1940 va être marqué par l’arrivée au Kobukan Dōjō de nouveaux pratiquants à l’avenir prometteur. Le plus connu d’entre eux, Koichi Tohei allait jouer un rôle de premier plan dans le développement de l’Aikikai après la guerre puis créer sa propre école en 1974. Tohei avait étudié à l’Université Keio avant de joindre le Kobukan Dōjō et après de très rapides progrès, il officia comme assistant du fondateur lors des cours donnés à l’extérieur du dojo pendant un an et demi, avant d’être mobilisé par l’armée en 1942 et d’être envoyé au combat.
Kisaburo Ozawa, qui rejoignit le dojo quelques mois après Tohei, en 1941, allait lui aussi jouer un rôle de premier plan après la guerre. Âgé alors d’une trentaine d’années, il était l’assistant de Minoru Hirai, lui-même directeur des affaires générales du Kobukan. Plus tard, Ozawa sera nommé dōjō-chō du Hombu dojo de l’Aikikai et servira d’assistant spécial au deuxième doshu, Kisshomaru Ueshiba.
Minoru Hirai (1903-1998) dont nous avons brièvement mentionné le nom précédemment, devint membre du dojo vers 1939 et assuma la position de directeur des affaires générales à partir de janvier 1942. Son rôle était principalement administratif et, comme on le verra plus loin, son action fut déterminante dans le choix du mot « aikido ». Après la guerre, Hirai créera son propre dojo et son propre système appelé Kōrindō.

Morihei Ueshiba et Kanshu Sunadomari vers 1960
Une autre jeune recrue du dojo en 1942 mérite que son nom soit cité. Il s’agit de Kanshu Sudanomari qui était né dans une famille adepte de la religion Ōmoto. Morihei connaissait le frère ainé de Sudanomari, Kanemoto, du temps où il vivait à Ayabe, dans les années 1920. C’est Kanemoto qui écrira la première biographie de Morihei Ueshiba publiée en février 1969, quelques semaines seulement avant la mort de Morihei. Kanshu commença à fréquenter le dojo en 1942, un an avant sa mobilisation. Malgré son jeune âge et son manque d’expérience, il aura, comme Tohei, la charge d’assister Morihei pour les cours données hors du dojo comme ceux de l’École de Nakano. Kanshu créera le Manseikan Dōjō dans le Kyūshū en 1954 et continuera à enseigner jusqu’à sa mort le 13 novembre 2010.
La Dai Nippon Butokukai et l’émergence du mot Aikido
L’origine du mot Aikido est l’objet d’une grande confusion. Beaucoup, logiquement, pensent que c’est Morihei lui-même qui décida d’adopter le mot « aikido » et que ce terme représente sa vision spirituelle du budō, un moyen de développement personnel et de réalisation de la paix dans le monde. Au risque de passer pour irrévérencieux, il me faut rappeler que la création du mot « aikido » est en fait le résultat d’une décision administrative prise en 1942 dans le cadre de la Dai Nippon Butokukai, un organisme-cadre qui avait pour tâche de réglementer les arts martiaux. Ce mot est en fait la simple contraction ou simplification des termes « aiki budō » alors utilisés pour décrire l’art créé par Morihei. La Butokukai étant passée sous le contrôle du gouvernement, il fut décidé de normaliser les appellations et les harmoniser avec les termes jūdō, kendō, karatedō, etc. Les termes « Aiki Budō » n’entrant pas exactement dans le moule ainsi défini, c’est le mot « aikido » qui fut suggéré et adopté comme terme générique permettant de regrouper les divers jujutsu ryūha historiques.

Minoru Hirai vers 1946
La personne qui, à l’époque, représentait le Kobukan Dōjō était Minoru Hirai. Il a lui-même rapporté le processus dans ces termes :
« À l’époque, la création d’une nouvelle section dans le cadre de la Butokyukai posait de nombreux problèmes. M. Hisatomi proposa d’établir un nouveau département qui serait représentatif des arts de combat basés sur les techniques de jujutsu. Ces techniques de yawara (un autre terme pour le jujutsu) sont exhaustives et incluent également le travail du ken et du jo.
Des discussions furent alors engagées dans la Butokyukai quant au choix du nom de cette nouvelle section. Ces discussions occupèrent à plusieurs reprises les réunions du Conseil d’administration et celles des sections du jūdō et du kendō. Il s’agissait de prendre en compte tous les différents arts individuels concernés afin de trouver un nom fédératif. Pour éviter toute future friction entre les différents arts martiaux, il fut décidé de choisir un nom non exhaustif.
M. Hisatomi défendit énergiquement sa proposition et expliqua que le mot « aikido » était préférable aux termes « Aiki Budō » pour nommer cette nouvelle section parce que le caractère do mettait plus l’accent sur le concept de michi ou voie. Il proposa donc d’adopter le mot « aikido » pour désigner ce budō complet et je lui fis part de mon agrément. En fait, ce mot « aikido » avec son sens général permettait de couvrir d’autres choses également… »
Le mot clé « aiki » provient bien sûr dans ce contexte des termes « Daito-ryū aikijūjutsu » adoptés en 1922 à Ayabe où Sokaku Takeda résida pendant six mois pour enseigner aux élèves de Morihei, tous adeptes de la religion Ōmoto. Les diverses explications du mot « aikido » qui mettent l’accent sur la relation du « ki » avec celui de l’adversaire et s’appuient sur des connotations plus ou moins philosophiques datent des années d’après-guerre.
Morihei et son développement technique avant-guerre
Il serait intéressant maintenant d’examiner comment se déroulait la pratique pendant les années du Kobukan Dōjō. Pendant toute la période qui va de la fin des années 1920 au milieu des années 1930, Morihei était en contact régulier avec Sokaku Takeda. Ce dernier se rendit à Tokyo à plusieurs reprises pour y diriger des stages dûment rémunérés par Morihei. Les élèves de O-Sensei des premières années comme Tomiki, Takeshita, Kamada et d’autres emploient généralement les mots de « Daito-ryū» quand ils parlent de l’art enseigné par Morihei car il est vrai que celui-ci était encore très influencé par le Daito-ryū à cette époque.
Comme je l’ai mentionné plus haut, Sokaku se rendit à Tokyo immédiatement avant l’ouverture du Kobukan Dōjō en 1931. Toutefois, à la tête de son propre dojo, sollicité par de nombreuses institutions et assuré du soutien inconditionnel d’Onisaburo Deguchi et de son organisation Ōmoto, Morihei commença à s’éloigner progressivement mais indéniablement des méthodes traditionnelles du Daito-ryū. L’usage des termes « aiki budō » fait son apparition au début des années 1930 et signale déjà la séparation à venir avec le Daito-ryū. Les nombreux documents relatifs à cette période de la vie de Morihei qui nous sont parvenus nous permettant de comprendre le développement de son art avec les années.
Budō Renshū
En 1933, sous la signature de Morihei, le Kobukan Dōjō publia un manuel technique plutôt inhabituel. Ce livre était constitué d’une série de 166 techniques présentées sous forme de dessins. Chaque technique est illustrée par deux ou trois de ces dessins dus à la plume de Takako Kunigoshi, une élève assidue du Kobukan et étudiante aux Beaux-Arts de Tokyo. Kunigoshi adorait dessiner et quand les autres membres du dojo se sont rendu compte de son talent, ils se sont empressés de l’encourager à systématiquement dessiner les positions clés de toutes les techniques démontrées par Morihei dans l’objectif d’en préserver la trace. Ce manuel était distribué à quelques-uns des élèves les plus avancés et des principaux commanditaires de Morihei et il était même, semble-t-il, utilisé pour compléter le hiden mokuroku (programme d’enseignement secret) qui était remis aux pratiquants en guise de grade.

Pages du Budō Renshū, publié en 1933
Les techniques présentées dans Budō Renshū correspondent en partie aux techniques du Daito-ryū aikijujutsu qui apparaissent dans le hiden mokuroku, c’est-à-dire le premier niveau du curriculum de Daito-ryū. L’auteur du manuel porte le nom de « Moritaka Ueshiba » mais, dans une interview données à Aiki News en 1978, Kenji Tomiki rapporte que c’est lui qui rédigea le texte accompagnant les illustrations. Ceci est fort possible si l’on en croît une carte de visite de Tomiki datant du début des années 1930 mentionnant le titre de « Jonin Kanji » (lit. « Secrétaire permanent ») du Kobukan Dōjō. En tout état de fait, il est clair que le texte n’est pas de la main du fondateur.
Une version bilingue (japonais-anglais) de Budō Renshū basée sur une traduction de Larry et Seiko Berri fut publiée en 1978. Cette version reproduit les illustrations de Kunigoshi et le texte original japonais. Elle a fait l’objet depuis, d’une nouvelle édition au format poche.
Les photographies du Noma Dōjō

Photos prises au Noma Dōjō en 1936. Uke : Shigemi Yonekawa
En 1936, il se produisit un événement particulier qui allait brillamment éclairer la réussite technique de Morihei à ce stade de sa carrière. Un célèbre kendoka appelé Hisashi Noma – un ami proche du fils adoptif de Morihei, Kiyoshi Nakakura – armé de son Leica, prit plus de 1 000 clichés de Morihei en pleine action. Hisahi, le fils du fondateur de la maison d’édition Kodansha¸ avait, l’année précédente, gagné le Tournoi des Arts Martiaux de l’Empereur (Tenranjiai) et il était depuis peu élève de Ueshiba.
Les photos montrent Morihei exécutant des centaines de techniques d’aikijūjutsu, sur une gamme complète du débutant à l’expert. Le partenaire de Morihei sur ces clichés était Shigemi Yonekawa, l’un de ses élèves favoris. La collection du Noma Dōjō est un véritable catalogue de techniques de verrouillage des articulations et d’immobilisations, aux caractéristiques typiques des techniques de Daito-ryū aikijūjutsu.
Nous laisserons à ceux qui pensent que l’étude du Daito-ryū aikijūjutsu par Morihei ne fut que brève et superficielle, le soin d’expliquer comment il avait pu néanmoins acquérir une connaissances aussi profonde de ces techniques. Contrôle, position, parfait équilibre, attention du détail et autres subtilités démontrées dans les photos du Noma Dōjō témoignent d’une maîtrise totale du Daito-ryū.
Le film du journal Asahi News
De tous les documents datant de la période ayant précédé la Deuxième Guerre Mondiale, le plus important est sans doute le film réalisé en 1935 par Morihei dans les locaux du journal Asahi News à Osaka. Ce film sonorisé et tourné en 16 mm dure environ 14 minutes. Morihei y fait la démonstration de diverses techniques en suwariwaza, hanza handachi (hanmi handachi), tachiwaza, ainsi que contre plusieurs attaquants et un attaquant muni d’un sabre ou d’un jūken (fusil pourvu d’une bayonette). Les uke principaux sont Shigemi Yonekawa et Tsutomu Yukawa, ainsi que, brièvement, Takuma Hisa et Rinjiro Shirata.
La plupart des techniques présentées dans ce film sont des formes de niveau supérieur présentées en crescendo dans un style fluide pour conduire à un final spectaculaire contre plusieurs attaquants. On est frappé par la modernité de la plupart des techniques démontrées et par le style d’exécution en « ki no nagare » (fluidité de l’énergie). Le choc visuel et sonore de ce film est considérable et il permet d’apprécier l’extraordinaire niveau technique de Morihei à cette période de sa vie. L’influence des techniques du Daito-ryū est ici beaucoup moins évident que dans Budō Renshū et dans les photos du Noma Dōjō, ces dernières ayant pourtant été réalisées peu de temps avant le film du journal Asahi.
L’expérimentation avec les armes
En 1937, Morihei demanda à l’école de Kashima Shinto-Ryū d’envoyer quelques instructeurs au Kobukan Dōjō pour y dispenser des cours. Il s’inscrivit lui-même à l’école et son nom apparaît dans le registre des disciples du ryūha (école) signé de son sang (keppan). Il semble que vers le milieu des années 1930, Morihei s’intéressa tout particulièrement au sabre dont il considérait l’étude comme indispensable à la maîtrise du taijutsu (techniques à mains nues).

Dernier paragraphe du keppan avec les noms de Morihei Ueshiba et de Zenzaburo Akazawa
Bien que cela soit peu connu, on sait que Morihei a reçu un diplôme (menkyo) de Yagyū Shinkage-ryū de Sokaku Takeda en 1922 à Ayabe. On ne sait pas par contre quel type de formation il a reçu dans ce cadre. Plus tard, vers la fin des années 1920, Morihei a connu des hommes comme Kosaburo Gejo, un disciple de l’école de Yagyūu Shinkage-ryū ami de l’Amiral Takeshita, qui venait souvent s’entraîner au Kobukan. Morihei était également ami de longue date avec le célèbre kendoka et iaidoka Hakudo Nakayama et grâce à cette amitié il avait accès aux grands maîtres du sabre de l’époque.
Plus tard encore, après l’adoption de Kiyoshi Nakakura dans la famille Ueshiba, Morihei accepta la création d’un club de Kendo dans l’enceinte du Kobukan Dōjō. Quelques-uns des uchideshi comme Shirata, Hashimoto et Funahashi prirent des leçons de Kendo avec Nakakura, preuve que la pratique du sabre était chose courante au dōjō.
Une séquence du film de 1935 tourné au journal Asahi News montre la démonstration assez spontanée d’une sorte de kata au sabre qui suggère que Morihei, à l’époque, était en pleine phase d’expérimentation. Par ailleurs, le manuel technique publié en 1938, Budō, contient un certain nombre d’exercice au sabre avec un partenaire et de techniques de défense à mains nues contre un sabre. Il semble donc que les prémisses du travail intensif d’aiki-ken et de jō mené à Iwama pendant et après la guerre, ont été posées pendant la période du Kobukan.
Budō
Le manuel d’entraînement intitule simplement Budō et publié en 1938, cette fois encore sous le nom de « Morihei Ueshiba », est un autre legs technique important de la période avant-guerre. Ce livre fut édité à l’attention du Prince Kaya qui était depuis peu devenu élève de Morihei. Connu sous le nom de Kayanomiya [le terme ‘nomiya’ désigne une branche de la famille impériale. NDT], le Prince était un officier de l’armée qui assurera la direction de l’École militaire Toyama durant la période 1942-43.
Le livre Budō est un recueil de 50 pages divisé en deux parties : un essai sur « L’essence des techniques » et une présentation photographique de 50 techniques par Morihei lui-même. Le contenu du manuel inclut des exercices de préparation à l’entraînement, des techniques de base, des techniques de défense contre des attaques au couteau et au sabre, des formes de travail sabre contre sabre, des techniques de défense contre des attaques à la baïonnette et des exercices de fin d’entraînement. Ce livre Budō est le seul travail écrit dans lequel le fondateur apparaît en personne pour démontrer des techniques.

Budō, publié en 1938
D’un point de vue technique, le livre Budō fournit des informations précieuses sur les techniques de Morihei avant la guerre. D’une part, il donne un aperçu concis des techniques que Morihei considérait comme fondamentales et qui étaient travaillées jusqu’au milieu de années 1930. Les techniques illustrées ici constituent la transition entre l’aikijūjutsu du Daito-ryū que Sokaku Takeda enseigna à Ueshiba et l’aikido moderne. Plusieurs de ces techniques de base sont tout-à-fait similaires à celles que Morihei enseignait à Iwama après la Deuxième Guerre Mondiale et que Morihiro Saito continua d’enseigner dans le dojo d’Ibaraki. Parmi les personnes qui ont pu consulter ce manuel, nombreux sont ceux qui sont surpris par le grand nombre de techniques exécutées avec des armes. Un tiers ou plus des techniques introduites par ce manuel sont exécutées contre une attaque au couteau, au sabre, à la lance ou au fusil à baïonnette. Comme je l’ai mentionné précédemment, Morihei était passionné par la pratique des armes – en particulier le bokken et le jō – et leur usage avait une place spéciale dans son entraînement personnel.
Une version anglaise de Budō traduite par John Stevens fut publiée par les éditions Kodansha en 1991. Inexplicablement, la version originale du livre n’a (à la date de publication de cet article) jamais été publiée en japonais et la plupart des aikidoka japonais n’ont pas connaissance de l’existence de cet important document historique.
Bien que cela soit peu connu, on sait que Morihei avait reçu des mains de Sokaku Takeda un diplôme (menkyo) de Yagyū Shinkage-ryū à Ayabe en 1922. Par contre, on ne sait pas le type d’entraînement que le fondateur suivit à cet effet. Plus tard, vers la fin des années 1920, Morihei fréquenta des personnages comme Kosaburo Gejo, un disciple de l’école Yagyū Shinkage-ryū, ami de l’Amiral Takeshita, qui suivait les cours de Ueshiba. Morihei était par ailleurs ami de longue date avec le célèbre kendoka (et fondateur de l’école de Iai « Muso Shinden-ryū ») Hakudo Nakayama, et avait donc accès au niveau le plus élevé de la pratique du sabre.
Le système d’évaluation de Morihei avant la guerre
Morihei aborda la question de l’évaluation de ses élèves de différentes manières au cours de sa longue carrière. Au début, il prit pour modèle le système utilisé dans le Daito-ryū aikijūjutsu. Il s’éloigna ensuite de ce modèle pour adopter le système moderne des grades dan vers 1940.
Le diplôme le plus ancien délivré par Morihei qui nous soit parvenu est constitué des deux makimono remis à Minoru Mochizuki. Les deux rouleaux sont datés de juin 1932. Le premier d’entre eux est intitulé « Daito-ryū Aiki Bujutsu » et son contenu est identique au « Daito-ryū Aiki Jujutsu Hiden Mokuroku » délivré par Sokaku Takeda pour le premier niveau de compétence en Daito-ryū. Le deuxième rouleau est intitulé « Hiden Ogi » et correspond au deuxième niveau de compétence dans la tradition Daito-ryū. Les deux makimono sont signés par les mots « Moritaka Ueshiba, élève de Sokaku Takeda » et certifiés par un cachet qui se lit « Aikijujutsu ».

Dernière partie du certificat de Hiden Mokuroku remis à Minoru Mochizuki par Morihei Ueshiba
Mochizuki, un pratiquant d’arts martiaux particulièrement doué, ne s’était entraîné avec Morihei Ueshiba que pendant quelques mois durant les dernières années 1930, et il ne fait aucun doute que ces certificats témoignent de l’estime que portait le fondateur à ce jeune homme et du soutien qu’il entendait prodiguer à Mochizuki qui allait débuter sa carrière d’instructeur dans un nouveau dojo à Shizuoka.
Morihei a probablement commencé à donner des makimono de type Daito-ryū vers la fin des années 1920, après son installation à Tokyo. En commençant d’abord avec des disciples comme l’Amiral Isamu Takeshita et Kenji Tomiki, puis avec ses principaux élèves et mécènes, Morihei a distribué un certain nombre de certificats sous forme de « hiden mokuroku » jusqu’au milieu des années 1930. Au fur et à mesure des années, la référence citée en conclusion de ces certificats s’est transformée, la mention « Daito-ryū Aikijujutsu » disparaissant au profit de formules comme « Aioi- ryū Aikijujutsu » plus significatives de son art. Il est difficile d’être plus spécifique en ce qui concerne le processus car, à ma connaissance, aucun de ces makimono n’est accessible au public. Je n’ai eu personnellement l’occasion que de consulter un seul de ces diplômes de type Daito-ryū, et de voir qu’un fragment d’un autre de ces documents. Plusieurs des élèves de Morihei de la période avant-guerre font mention de ces diplômes et leur l’existence ne peut donc pas être mise en question.
Plusieurs de ces élèves comme Akazawa, Kunigoshi et Bansen Tanaka pour n’en citer que quelques-uns rapportent que Morihei donnait parfois, en guise de certificat, un exemplaire du Budō Renshu publié en 1933 et un exemplaire de Budō publié en 1938.
Le premier de ces ouvrages proposait des explications techniques sous forme d’illustrations, et le second sous forme de photographies. Pour certains, ces ouvrages sous publication privée représentaient peut-être l’équivalent moderne des rouleaux de transmission des connaissances.
C’est à partir de 1940 que Morihei commença à remettre des certificats de dan via la nouvelle association Zaidan Hojin Kobukai. Deux au moins de ces documents d’avant-guerre nous sont parvenus, le certificat de 8e dan de Kenji Tomiki et celui de 6e dan de Shigemi Yonekawa.

Certificat de 6e dan remis à Shigemi Yonekawa et daté du 3 novembre 1940
Compte tenu du petit nombre d’élèves qui fréquentaient le Kobukan Dōjō après 1940 en raison de la mobilisation générale en vigueur, il est probable que peu de certificats de ce type furent attribués jusqu’à la fin de la guerre.
Fin de la période du Kobukan Dōjō : repli à Iwama
La période du Kobukan Dōjō prend fin avec le départ de Morihei à Iwama, dans la préfecture d’Ibaraki, à la fin de l’année 1942. Les temps sont alors très difficiles, non seulement pour le fondateur, mais également pour le pays tout entier dont les villes sont sujettes à de fréquentes aériennes qui rendent tout semblant de vie normale impossible.
Morihei avait commencé à aménager sa maison d’Iwama en résidence secondaire depuis quelques temps déjà et il s’y installait toutes les fois que son emploi du temps le permettait. Sa santé s’était à nouveau dégradée en raison du stress que les préoccupations de la vie quotidienne et les affres de la guerre généraient. Quelles que soient les raisons dominantes de l’aggravation de sa santé physique et psychologique, compte tenu de son état, le fondateur dut se retirer à Iwama à la fin de 1942. Il demanda à son fils Kisshomaru, encore étudiant à l’Université de Waseda, de prendre la direction du Kobukan Dōjō avec l’assistance de Minoru Hirai.
Pendant les treize années qui suivirent ou presque, Morihei ne quitta pratiquement jamais Iwama pour concentrer son énergie à son rétablissement, à des travaux agricoles, à la méditation et à la pratique. C’était la première fois depuis de nombreuses années qu’il avait enfin du temps pour lui et pour approfondir son art et son bien-être spirituel. Si le départ pour Iwama signale la fin de la période du Kobukan Dōjō, il marque également l’ouverture d’une nouvelle voie dans le développement d’une forme moderne de l’aikido qui est celle qui s’est répandue dans le monde entier comme l’art martial spirituel du Japon.