3ème partie – Mes premières années en Angleterre Nº1

À mon arrivée à l’aéroport de Heathrow, à Londres, le 5 mai 1966, mon long voyage de six semaines prenait fin. Je n’étais toutefois pas au bout de mes ennuis et, à peine débarqué, j’allais me trouver confronté à de nouveaux problèmes, avec les services d’immigration cette fois. Après un contrôle minutieux de mes bagages, je fus invité à m’installer dans une pièce isolée pour m’expliquer sur les motifs de ma visite en Grande-Bretagne. Ignorant du fait que je n’étais titulaire que d’un visa de touriste, j’informai l’officier d’immigration que je me trouvais en Angleterre pour y enseigner l’Aikido. Je sais aujourd’hui que je n’aurais jamais dû répondre ainsi à sa question, mais à l’époque je pensais que toutes les formalités nécessaires à mon entrée dans le pays avaient été accomplies conformément à mon contrat avec le British Judo Council (BJC). J’en présentai une copie à l’officier d’immigration avec tous les documents que j’avais reçus du BJC, mais sans succès. M. Logan fut finalement invité à s’expliquer sur les raisons de ma présence et, au bout de quelques heures de négociations, je fus enfin autorisé à entrer sur le territoire britannique. M. Logan était évidemment furieux et il me fit longuement part de sa colère dans un torrent de mots en anglais dont, bien sûr, je ne compris rien.

De l’aéroport, nous gagnâmes directement la gare de King Cross pour prendre un train express en direction de Newcastle. Le soleil s’était couché depuis longtemps déjà et je me souviens vaguement de mes premières impressions devant la campagne anglaise pauvrement éclairée par les lumières du train lancé à toute vitesse. J’ai le souvenir d’une suite interrompue de champs d’un vert sombre, sans le moindre relief, coupée de temps à autre par une parcelle de forêt ou un troupeau de moutons ou de vaches. Je fus frappé par la vision d’un ciel totalement ouvert et qui me semblait sans fin, une sensation très différente de ce que je connaissais au Japon où le ciel est souvent interrompu par de longues chaînes de montagne.

Nous arrivâmes assez tard chez les Logan qui logeaient dans une rue appelée Beach Road, dans le quartier de North Shields, où Madame Logan nous accueillit chaleureusement. Peu après mon arrivée dans cette région du nord-est de l’Angleterre, Monsieur Logan me fit rencontrer quelques-uns des responsables des dojos de judo locaux membres du BJC. Il me fit alors savoir qu’il désirait établir mon dojo dans la ville de Newcastle dès que les tatamis achetés au Japon seraient disponibles.
Aussitôt installé, je dus faire face aux difficultés du climat typique du nord-est de l’Angleterre, froid et humide, avec un brouillard quasi permanent qui ne laisse presque jamais percer les rayons du soleil. Je ne savais jamais quand le jour ou le soleil se levait vraiment et le seul signe que le matin était enfin là était le son discret de Madame Logan frappant à huit heures tapantes, à la porte de ma chambre avec son immuable « Bonjour Chiba-san » et ma première tasse de thé du jour.

En dépit de cette démonstration quotidienne de gentillesse, je vivais un vrai cauchemar, j’avais besoin de plus de sommeil et je détestais le goût du thé anglais (que je ne pourrais acquérir et apprécier qu’au bout de nombreuses années). Mis à part ce rituel matinal peu plaisant pour moi, Madame Logan faisait montre de tous les égards à mon encontre, un peu comme l’aurait fait ma mère que j’avais perdue quelques mois auparavant (elle était morte le 15 février 1966). L’attention que me portait Madame Logan était pour moi d’un grand réconfort dans cette étrange nouvelle demeure où je me trouvais alors. Je lui en étais extrêmement reconnaissant mais je n’avais aucun moyen de le lui montrer.

En état permanent de fatigue, j’avais chaque matin toutes les peines du monde à me sortir du lit et je souffrais de douleurs au niveau des reins qui semblaient s’aggraver chaque jour, l’absence constante de soleil me plongeant dans un état de total désarroi dont ma condition physique semblait pâtir un peu plus tous les jours. De plus, je n’avais aucun appétit pour les plats que ma famille d’accueil me servait, viande et légumes quotidiens bouillis jusqu’à l’état de purée, sauf le vendredi où le repas consistait en poisson frit servi accompagné de sel et de vinaigre. Je rêvais de sauce au soja !

Parfois, en fin d’après-midi le samedi, la famille Logan recevait quelques amis pour une sorte de rituel consacré à la consommation de thé anglais, de gâteaux, de biscuits et de tartes diverses, un événement appelé « high tea » (une sorte de « goûter dinatoire »). Les invités prenaient place autour de la table pour boire du thé et converser sans interruption à voix basse. Un choc culturel immense pour moi – les voix ne dépassant jamais le niveau du murmure, comme si toutes les conversations étaient totalement confidentielles. Un comportement à l’opposé des normes sociales selon lesquelles j’avais été élevé qui aurait été considéré comme bizarre dans la culture japonaise. Je ne touchai pas à grand-chose lors de mon premier « high tea », tout étant beaucoup trop sucré à mon goût et ignorant alors qu’aucun repas ne serait ensuite servi. Je m’aperçus de mon erreur au bout d’un certain temps et j’attendis longtemps un dîner qui ne vint jamais ce soir-là.

Pour des raisons qui m’étaient alors inconnues, il s’écoula une longue période de temps après mon arrivée en Grande-Bretagne pendant laquelle je ne fus invité ni à enseigner, ni à pratiquer. Je passais mes journées seul dans la maison des Logan tandis qu’ils vaquaient à leurs occupations professionnelles. Je restais en général dans ma chambre pour rédiger des rapports à l’intention du Hombu quant à l’avancement de la situation, écrire des lettres à ma famille ou à des amis et je sortais parfois me promener sur la plage qui se trouvait à environ trois kilomètres de la maison, au bout de la rue Beach Road. Cette plage était bordée au nord par la baie de Whitley et au sud par l’embouchure de la rivière Tyne. À quelques kilomètres en amont de la rivière se trouvait Newcastle Upon Tyne, une ville commerciale importante connue pour ses chantiers navals, au cœur d’une région minière prospère. Je connaissais le nom de cette ville bien avant mon arrivée en Grande-Bretagne car c’est là qu’en 1902 fut construit le Mikasa, le premier navire de guerre de la flotte japonaise. Le Mikasa était le joyau de la marine japonaise durant la guerre russo-japonaise. En 1905, la Mer du Japon fut le théâtre d’une grande bataille au cours de laquelle la flotte japonaise défit la flotte russe de la Baltique, la plus puissante du monde à l’époque.

Le Mikasa en 1907
Le Mikasa en 1907

 

La baie de Whitley fait face à la Mer du Nord et, à marée basse, une bande d’un peu plus de deux kilomètres de sable permet de s’y promener. Avec sa sombre couleur gris acier et ses vagues argentées qui semblaient mordre le rivage, la mer du Nord m’a toujours semblé froide et menaçante. La silhouette de la chapelle en ruines d’un vieux château se découpait vaguement dans l’air chargé d’un lourd brouillard et le phare qui signalait l’embouchure de la rivière était à peine visible à l’autre bout de la plage. Pris dans cet épais brouillard, l’air semblait tournoyer autour de moi, épais comme un gaz qu’on aurait pu saisir de la main, l’humidité glaciale me donnait des maux de tête et j’avais mal à tous mes os. Avec le climat de cette région je vivais une expérience totalement différente de tout ce que j’avais connu depuis mon enfance dans mon quartier, à l’embouchure de la rivière Tama au sud de la baie de Tokyo. Malgré tout, les promenades sur la plage et la vue de la mer finissaient par me calmer et je me réconfortais en pensant à mon pays natal qui se trouvait de l’autre côté de cet immense océan.

La baie de Whitley
La baie de Whitley

Au début de juin 1966, un mois après mon arrivée en Angleterre, M. Logan m’annonça qu’il avait organisé une démonstration pour les forces de police de Northumberland dans la ville de Newcastle. Il s’agirait de la première grande présentation de mon aikido dans la région et, si tout se passait comme prévu, la police envisageait de m’engager comme instructeur pour son programme d’auto-défense. La démonstration devait se dérouler dans le dojo de judo se trouvant au sous-sol de la caserne des forces de police et, à mon arrivée sur place, j’y trouvai une douzaine de jeunes officiers de police alignés et vêtus de leur keikogi, les officiers supérieurs ayant eux pris place sur des chaises.

Deux conditions m’avaient été imposées avant le début de la démonstration : la première étant que coups de poing ou de pied n’étaient pas permis et la deuxième, que toute trace de sang devait impérativement être évitée. J’acceptais ces deux conditions qui me semblaient bien correspondre à la mentalité les forces de police britanniques qui, dans leurs interventions, et je le savais déjà, se refusaient à tout acte physique de brutalité et qui étaient les seules forces de police au monde à ne pas être armées.

Durant la première demi-heure je fis la démonstration des formes possibles de défense en réponse à diverses attaques portées sous forme de saisies, de coups de poing ou de coups de pied qui se terminaient souvent au sol comme dans les combats de lutte gréco-romaine. Mis à part les techniques habituelles de verrouillage des articulations, je me rendis compte que les défenses les plus efficaces étaient les techniques d’étranglement, car mes adversaires se rendaient très rapidement dès que je posais mes mains sur leur cou. Tous les jeunes officiers qui participaient à la démonstration étaient dans une forme physique excellente, ils étaient bien entraînés et leur ukemi était excellent. Je pense qu’ils devaient tous pratiquer le judo. D’ailleurs je me rendis vite compte que l’expérience du judo que j’avais acquise avant de me consacrer à l’Aikido s’avérait très utile dans les circonstances présentes.

Vers la fin de cette démonstration qui durait maintenant depuis quarante-cinq minutes et après avoir démontré comment réagir à des attaques armées de face et latérales, on me demanda de montrer ce qui pouvait être fait en cas d’attaque par l’arrière et avec une arme à feu. Mon adversaire pressant le canon de son arme contre mon dos, je levai les deux bras en position de capitulation, puis je fis rapidement volte-face et le projetai en appliquant la technique de shihonage. Il s’écroula directement au sol en se frappant violemment la tête, le pistolet toujours serré dans la main droite. En état de choc pendant quelques instants, il réussit toutefois mais non sans difficultés à se mettre à genoux. Sa main se porta à l’arrière de sa tête et le sang se mit à couler le long de sa manche et à l’avant de son keikogi. Il s’écroula de nouveau au sol avant d’être aussitôt entouré de ses camarades et emmené au loin. Je compris aussitôt que tout était terminé, que j’avais échoué. J’étais très mécontent de cette démonstration et M. Logan, avec une mine maussade, ne m’adressa pas la parole pendant tout le voyage de retour. Bien entendu, je n’entendis plus jamais parler des forces de police.

Peu après l’incident désastreux à la caserne de la police, M. Logan me fit savoir qu’il avait invité pour une visite un interprète japonais, un certain M. Kimura qui parlait couramment l’anglais et qui travaillait pour une filiale de Common Brothers Shipping, la société où M. Logan exerçait ses fonctions de cadre. Une bonne nouvelle pour moi car, compte tenu de mon manque de facilité avec la langue de Shakespeare, la communication entre M. Logan et moi-même avait été jusqu’alors plus que rudimentaire. J’étais anxieux d’en savoir un peu plus sur ce qu’il devait advenir de moi, le brouillard et la brume ambiants de la région du Nord-Est me semblant le reflet malheureusement très fidèle t des circonstances dans lesquelles je vivais depuis mon arrivée en Angleterre.

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