En 1976, à la surprise de ses élèves Anglais, Chiba Sensei quitte la Grande-Bretagne et retourne au Japon pour occuper le poste de secrétaire général de la Fédération Internationale d’Aikido (FIA) nouvellement créée. Le premier congrès de cette fédération a d’ailleurs lieu cette même année à Tokyo.
C’est à Chiba Kazuo que le Hombu a demandé d’étudier le problème posé par la multiplication des pratiquants d’Aikido dans le monde et d’élaborer une solution lui permettant de contrôler le développement de cet enseignement. Chiba s’attelle à la tâche et élabore un projet en accord avec les diverses fédérations partie prenante de la FIA. La réaction et la réponse du Hombu Dōjō et de certaines Fédérations constituant la FIA ne semblent pourtant pas satisfaire les espérances ou les attentes de Chiba Sensei et celui-ci va aussitôt démissionner de son poste de secrétaire général.
Durant les quatre années passées au Japon de 1976 à 1980, Chiba K. était chargé d’un cours hebdomadaire au Hombu Dōjō. Pendant cette même période, il a également dirigé un cours privé fréquenté par un groupe d’étrangers pratiquant au Hombu puis, après sa démission de l’administration de la FIA, il quitte le Hombu et, un peu plus tard, s’exile aux États-Unis où il ouvre un dojo à San-Diego, en Californie. Les circonstances de ce retour au Japon puis de la démission de Chiba K. ne sont pas claires, mais il ne s’est jamais vraiment exprimé à ce sujet.
À la fin des années 1990, en célébration de 40 années de pratique et d’enseignement, Chiba Sensei avait accepté de prendre place devant un magnétophone et de se remémorer cette période. À l’occasion d’un déménagement il avait retrouvé quelques carnets qui avaient échappé à l’autodafé général de ses papiers personnels quelques années auparavant. Ces « mémoires » s’interrompent toutefois en 1976, à son départ de la Grande-Bretagne. S’il n’écrit plus rien pouvant tenir lieu de « mémoires » après cette date, Chiba Sensei va toutefois publier toute une série d’essais et de textes de réflexion sur l’Aikido qui apportent une lumière essentielle sur sa pensée et sur son cheminement dans l’étude de cet art martial. Ces textes sont en cours de traduction et seront bientôt disponibles sur ce site.

Les États-Unis
Vers le milieu des années 1950, fasciné par une photo du fondateur de l’Aikido trouvée dans un livre, Chiba Sensei avait pris la décision de devenir à tout prix son disciple. Sa rencontre avec O-Sensei, bien que de courte durée, confirmera cette révélation et il se donnera pour mission de poursuivre l’œuvre de O-Sensei et de transmettre son propre savoir aux générations suivantes.
En 1948, Kisshomaru, le fils de O-Sensei, avait obtenu de l’administration américaine d’occupation la permission de rouvrir l’ancien Kobukan sous le nom d’Aikikai. Et c’est là que Kazuo Chiba se présentera et demandera à être admis comme élève avant de découvrir qu’après le début de la guerre et son installation à Iwama, loin de Tokyo, O-Sensei n’y enseignait que rarement. Kazuo Chiba devint donc l’élève de Kisshomaru mais il eut toutefois la chance d’approcher O-Sensei de près, sans doute plus que tous les autres élèves de son temps, en devenant son otomo (お供) de prédilection, c’est-à-dire son assistant/accompagnateur lors des voyages qu’il effectuait à travers le pays, voyages qui duraient parfois de longues semaines. Mais en 1966, huit années seulement après son admission au Hombu Dojo, Chiba Sensei fut envoyé en Grande-Bretagne. Trois ans plus tard, le 26 avril 1969, O-Sensei mourrait et Chiba perdait son guide et son inspirateur. Il se retrouva seul dans un pays dont il ne maîtrisait pas encore la langue et qui s’avéra peu accueillant (les Anglais avaient conservé un souvenir amer de la confrontation avec les armées japonaises durant la guerre du Pacifique). À son retour au Japon en 1976, nouveau choc : le pays avait changé et Chiba Sensei ne retrouva pas celui qu’il avait laissé avant de partir pour l’Europe.
Après le différend qui l’oppose au Hombu et sa démission, Chiba Sensei s’installe dans le village de Hatake, dans la Préfecture de Shizuoka, où son ami et prêtre bouddhiste Hogen Yamahata officie dans un petit temple zen et pratique la méditation. Là, il va réfléchir. Ouvrir un dojo au Japon semble difficile, voire même impossible compte tenu de ses relations avec Hombu. Retourner en Grande-Bretagne n’est pas non plus une option puisqu’il y a nommé un successeur. C’est Yamada Yoshimitsu qui, semble-t-il, arrivera à le convaincre de venir s’installer aux États-Unis.
Chiba Sensei est un être paradoxal : fidèle défenseur de la famille Ueshiba et soutien inconditionnel du Dosshu (Kisshomaru puis Moriteru), il n’hésitera pourtant pas à quitter le Hombu pour cause de désaccord et à confronter l’institution pour obtenir des réformes. C’est lui qui obtiendra du Hombu la reconnaissance des enseignants d’Aikido non-japonais par l’attribution du titre de Shihan. De pensée conservatrice et défenseur de la tradition, il choisira néanmoins de s’installer aux États-Unis pour poursuivre sa mission et l’œuvre de O-Sensei.
Chiba Sensei s’installe donc à San Diego au début de l’année 1981. Darell Bluhm, un pratiquant d’Aikido qui avait voyagé au Japon et étudié avec Hikitsuchi Sensei et Saito Sensei, avait été chargé par Yamada d’aider Chiba à trouver un lieu où donner ses cours. Ce premier espace sera le studio de Yoga du quartier d’Ocean Beach. Chiba est présenté aux pratiquants d’Aikido de Californie à l’occasion d’un stage co-dirigé par Yamada Yoshimitsu, Akira Tohei and Mitsunari Kanai. Le succès est très mitigé. Le « dynamisme » de Chiba Sensei ne convainc pas et la plupart des groupes qui opèrent en Californie du Sud, qu’ils soient ou non affiliés au Hombu, rejettent la proposition de fédération faite par Chiba. Seuls quelques-uns le rejoignent : Pablo Vasquez et Gloria Nomura de Los Angeles, Nobu Iseri de Ventura, Jack Arnold de San Fernando Valley et Steve Sasaki de Berkeley.
Fin 1981, le groupe d’élèves de Chiba s’installe dans un nouveau lieu, dans le quartier de North Park, un dojo où pratiquent quelques judoka. Parmi les premiers élèves se trouvent Archie Champion, encore débutant, Coryl Crane, une Anglaise émigrée aux États-Unis, et Julia Hall, encore jeune, qui fréquente la classe des enfants. Plusieurs dojo vont suivre : le célèbre ‘pressure cooker’ dojo ouvre ses portes en juin 1982 dans la 4e avenue du quartier de Hillcrest, puis c’est le dojo de University Avenue en mars 1986, celui de Fairmont avenue à la fin des années 1990 et enfin celui d’Adams avenue en 1996.

C’est aux États-Unis que Chiba Sensei va finalement mettre pleinement en œuvre son travail de reconstitution de l’art du fondateur de l’Aikido. C’est une entreprise qu’il avait amorcée en Grande-Bretagne durant la décade de 1966 à 1976, poursuivie au Japon dans les années qui suivirent et qu’il a donc reprise à San Diego à partir de 1981.
Les dojos et les élèves (kenshusei) successifs vont servir de laboratoire et de sujets d’expérience dans sa quête. Peu à peu, une pédagogie se fait jour (travail des ukemi, des armes (ken, jo, sabre) pour être vite abandonnée et renaître aussitôt différente.
Comme il avait commencé à le faire en Grande-Bretagne, Chiba Sensei met en place un système d’uchideshi (le dojo de Fairmont Avenue comptera jusqu’à une quinzaine d’uchideshi) et de kenshusei (研修生) [élèves suivant un programme d’études intensif] qui lui permettra à la fois de poursuivre son travail de recherche et de former de nouveaux adeptes eux-aussi capables ensuite d’entreprendre des recherches et de guider les pratiquants. Il fédère également les divers dojos et groupes qui suivent son enseignement sous le nom de Birankai, une association avec des ramifications en Europe notamment et bénéficie de la collaboration d’assistants de très haut niveau comme Morihiko (Mark) Murashige et Ichiro Shibata (dojo-cho du Berkeley Aikikai).

Il favorise la qualité plutôt que la quantité et demande à ses élèves passion et implication. Le travail porte non seulement sur les techniques d’aikido mais également sur les armes (bokken et jo).
Chiba Sensei n’ignore pas non plus l’aspect spirituel que l’Aikido implique aux yeux de O-Sensei qui lui, a trouvé son salut dans la religion. Deguchi Onisaburo, chef de la secte Omotokyo, a joué un rôle majeur dans l’évolution et la maturation de l’œuvre de O-Sensei (à ce sujet voir les ouvrages publiés par les Éditions du Cénacle et « Prophet Motive: Deguchi Onisaburo, Oomoto, and the Rise of New Religions in Imperial Japan », by Nancy K Stalker). Mais Chiba Sensei n’était pas un homme religieux et pour tenter de retrouver cette part spirituelle qui semble essentielle dans la pratique de l’Aikido, il se tournera vers la méditation et la pratique Zen.

Au final, l’héritage de Chiba Sensei est bien vivant et bien représenté par quelques-uns des élèves qu’il a formés et qui ont, à leur tour, consacré leur vie à l’Aikido et à sa diffusion.
Anciens uchideshi et kenshusei :
– Juba Nour Actuellement installé au Mexique, il organise régulièrement des stages dans son dojo de Todos Santos, Baja California. Voir aussi ici.
– George Lyons Doylestown, Pennsylvanie. George et Patti Lyons y dirigent le Bucks County Aikido dojo.
– Robert Savoca Brooklyn, New-York. Robert et Kate Savoca y dirigent le Brooklyn Aikikai Dojo.
– Jenny Flower Ancienne du Fairmont Avenue’s dojo, cette anglaise s’est établie en Grèce. Athènes Aikido.
– Frank Apodaca (Deep River Aikikai, Durham, North Carolina)
– Darrel Bluhm (Siskiyou, Ashland, Oregon)
– Coryl Crane (North County Aikikai, Encinitas, California)
– Diane Deskin (Sonoran Aikikai, Tucson, Texas)
– Deena Drake, Julian Frost, Leslie Cohen, Gary Payne (San Diego Aikikai, San Diego, California)
– Roo Heins (Kalamazoo Aikikai, Kalamazoo, Michigan)
– Philippe et Bernadette Vargas (Albuquerque, New Mexico)
– Kristina Varjan (Aikido of Kohala, Kapa’au, Hawaï)
Anciens élèves :
– John Brinsley (Aikido Daiwa, Burbanks, California)
– Ea Murphy et Eric Gillet (Tacoma Aikikai, Tacoma, Washington)
– Benjamin Pincus (Burlington, Vermont)
¢ Autres kenshusei et anciens élèves hors des États-Unis :
– Mike Flynn (Thistle Aikikai, Chryston, Écosse]
(‘Scottish and Border Birankai’ )
– Maggie Kay (Goldstream Aikikai, Langford, Canada)
– Chris Mooney (Welshpool, Pays de Galles)
– Miguel Moreno (Venice Aikikai, Venise, Italie)
– Janet Clift et Eamonn Devlin (Athènes, Grèce) Aikido of Athens
– Piotr Masztalerz (Wroclaw Aikikai, Wroclaw, Pologne)
La liste de tous les dojos affiliés à Birankai se trouve sur les sites web suivants :
– Birankai North America : https://birankai.org/
– Birankai Europe : https://www.birankai.eu/
Pour aller plus loin :
– A Life in Aikido – (https://aikidodidierboyet.com/2019/10/28/1ere-partie-les-annees-hombu-dojo/ et pages suivantes)
– Liese Klein – The Life Giving Sword (biographie de Chiba Kazuo) (disponible en Anglais sur Amazon.fr)
– Stanley Pranin – Aikido Pioneers (Interview of Prewar Era O-Sensei’s students) Nouvellement réédité par Aikido Journal en souscription (en anglais uniquement)
Certaines interviews disponibles sur le site Aikido Journal en anglais uniquement.
– Aikido Pioneers (Interview of Postwar Era Aikido Students) Nouvellement réédité par Aikido Journal en souscription (en anglais uniquement)
Certaines interviews disponibles sur le site Aikido Journal en anglais uniquement.
Merci Didier
Merci Didier pour ce partage…c’est passionnant.