Chiba Sensei a écrit trois courts articles concernant son choix de vivre aux États-Unis, tous publiés dans Sansho, le Bulletin de l’Aikikai de San Diego. Ce qui suit est extrait des numéros d’avril 1987, printemps/été 1991 et été/automne 1994.
Je me suis installé à San Diego, en Californie, en 1981, et on m’a souvent demandé ce qui m’avait incité à le faire.
Avant toute chose, j’ai aimé l’immense océan de San Diego, le ciel immaculé, le soleil resplendissant et l’air parfaitement pur (à l’époque). Mon corps, dont les souffrances ne me quittaient pas, s’y sentait bien. J’ai souffert de diverses blessures au cours de ma vie et, à l’époque, je n’avais toujours pas récupéré d’un séjour de dix ans en Grande-Bretagne où le climat ne bénéficiait pas ma condition physique.
Les trois années difficiles à Tokyo qui ont suivi mon retour au Japon en 1976, ne m’ont pas été très favorables non plus. Durant cette période, j’occupais au Hombu Dojo le poste de secrétaire du département international et celui de secrétaire général adjoint de la toute nouvelle Fédération Internationale d’Aikido (FIA). Mon travail consistait essentiellement en paperasserie administrative, planning financier et gestion de la situation politique souvent chaotique des divers membres de cette fédération. Je n’étais que rarement au Japon, en voyage pendant sept à huit mois de l’année.
J’avais exprimé mon désaccord avec la création de la FIA en 1975, mais j’étais résolu à exécuter scrupuleusement la tâche qui m’avait été assignée en tant que secrétaire des deux organisations (FIA et Hombu). La décision de créer la FIA avait été prise au sommet et il m’incombait de tenter de donner du sens à cette décision, même si je ne l’approuvais pas personnellement.
Pendant trois ans, confronté à une énorme charge de travail, j’ai dû renoncer à ma carrière dans les arts martiaux, ne disposant plus de temps pour m’entraîner. Après ma démission en 1979, je me suis installé dans la région d’Izu. J’avais trouvé une maison dans un petit village, proche du temple Zen où vivait Hogen Oshu. J’étais au bord de l’épuisement et j’avais besoin de repos. J’espérais pouvoir me consacrer à l’agriculture et à la méditation Zen pendant au moins cinq ans. Mais les nombreux visiteurs et amis ont vite eu raison de mes économies.

Je me suis embauché dans une entreprise de construction qui opérait dans la région. Le travail était physiquement épuisant mais j’y trouvais du plaisir. Comme avec l’agriculture, cela me permettait de rester en contact avec l’environnement naturel. J’ai donc participé à la construction de la route d’Amagi à travers les montagnes d’Amagi et à celle d’une digue à Odawara sur une petite rivière qui coule aux pieds du Mt. Fuji.
Ce travail m’a permis de rencontrer des personnes très intéressantes, certaines très cultivées, et même des intellectuels qui avaient abandonné la ville et leur carrière, parfois même leur famille, pour commencer une nouvelle vie en pleine campagne, là où personne ne les connaissait.
J’avais soif d’activités physiques après en avoir été privé pendant mon travail de bureau et j’avais du plaisir à exécuter ces travaux de construction ou de jardinage. La plus grande partie du travail de construction s’effectuait à l’aide de machines que je n’étais pas capable de conduire et j’avais donc été assigné à des tâches manuelles, ce qui me valait le respect de tous les autres ouvriers puisque je faisais le travail dont personne ne voulait. Pendant la construction de la digue le long de la rivière près de la ville d’Odawara, je déplaçais chaque jour 200 blocs de béton de 45 kg chacun. J’y laissais un pantalon et une chemise chaque jour.
En mai 1980, Yamada Shihan est venu me rendre visite depuis New York. Il m’a solennellement invité à m’installer aux États-Unis. Il m’avait déjà auparavant invité à le faire mais j’avais refusé car je souhaitais continuer à vivre dans mon village pour une période d’au moins cinq ans. Cette fois-ci, c’était différent. Sa vive démonstration d’amitié m’avait touché, comme sa constance dans sa demande et sa foi en moi. Je décidai donc de mettre fin à mon séjour à Izu.
Au cours de l’été 1980, alors que je me trouvais aux États-Unis pour le Summer Camp de la région Est, je demandai la permission à Yamada Shihan d’aller visiter San Diego. Il m’avait auparavant suggéré deux endroits possibles, Miami en Floride et Washington D.C. Je m’étais donc rendu dans ces deux villes pour voir s’il me serait possible d’y vivre.
Je ne sais pas exactement pourquoi, mais aucun de ces deux endroits ne m’avait vraiment plu. J’avais, de mon côté, pensé à plusieurs autres endroits et, d’après les informations que j’avais réunies, San Diego semblait le lieu le plus approprié. Je ne souhaitais pas m’installer dans une ville qui comptait déjà un dojo d’Aikido bien établi. Je ne voulais ennuyer personne ni être ennuyé par personne ou m’établir sur le territoire de quelqu’un d’autre. Si je devais, en fait, vivre aux États-Unis, j’entendais commencer au plus près de zéro.
Après le Summer Camp de la Côte Est et avant de retourner au Japon, je décidais donc de me rendre à San Diego. Yamaha Shihan m’accompagnait.
J’ai aimé San Diego dès ma première visite. À peine arrivé, j’ai rendu visite à l’un de mes vieux amis, Mark Murashige, qui justement vivait à San Diego depuis quelques années. « Qu’en-est-il de la pêche, ici, à San Diego ? » lui demandai-je.

Il me regarda avec la même expression amusée que je lui connaissais depuis notre première rencontre, plus de vingt ans auparavant. « Il y a du poisson partout », me répondit-il, « tu peux pêcher autant de bonite que tu veux, même dans la baie tout près d’ici ! »
De la bonite ? Je n’en croyais pas mes oreilles. La bonite est un poisson cher au cœur des Japonais. Il y a même un dicton qui dit « Tu dois à tout prix manger de la bonite au printemps, même si pour cela tu dois mettre ta femme au clou ! » Bon, et bien c’est décidé, pensai-je pour moi-même.
Je ne regrette pas de m’être installé ici, à San Diego, en dépit des nombreuses difficultés auxquelles j’ai dû faire face. J’ai eu la chance d’avoir de nombreux élèves dévoués qui m’ont accompagné tout au long de mes épreuves. Nous avons commencé tout petit pour devenir un groupe important dans lequel la passion a toujours été le moteur de la pratique. Un groupe qui pouvait paraître un peu excentrique aux observateurs extérieurs et, d’une certaine manière, ils n’avaient pas tout-à-fait tort. C’est sans doute dans cette particularité que la qualité de notre travail trouve son origine. Après tout, l’excentricité n’est pas un mal si celle-ci est constructive et source de créativité.
Avec le développement de la technologie, le monde devient de plus en plus petit. Et pourtant les barrières à franchir sont encore nombreuses avant que les races et les cultures s’acceptent les unes les autres. Si des progrès ont été faits, la route est encore longue avant que les peuples coexistent enfin dans la paix.
J’ai choisi de vivre aux États-Unis et d’y enseigner l’Aikido parce que je pense que ce pays met en œuvre les idéaux d’intégration culturelle, de coexistence pacifique et de respect entre les races. Bien sûr, l’histoire américaine ne manque pas d’exemples d’intolérance et d’ignorance mais je suis persuadé que la poursuite de ces idéaux est bien réelle et qu’il s’agit même de la véritable raison de l’existence de ce pays.
Je suis heureux de me trouver aux États-Unis, non seulement parce que je suis entouré de loyaux et fidèles élèves, mais également parce que cette nation a été créée en accordance avec les principes de l’Aikido, un art auquel j’ai dévoué ma vie. Je suis impatient de voir ce que l’Aikido va apporter au développement de ce pays et de son peuple.
